Épisode 1

Prolégomènes à une hagiographie

juillet 2024

« Il nous faudrait des flammes pour incendier le Feu »
Sainte Bertha de Wittenberg (12e siècle)

L’époque manque de saints, ou plutôt elle les manque. Ce n’est pas tant par la raison qu’ils auraient disparu du monde dont ils sont les piliers (sans quoi il s’écroule), que parce que le monde ne les reconnaît plus.

Et pourtant, si s’incarnait sous nos yeux la vraie sainte, l’authentique, si soudain les JT s’ouvraient sur son visage d’ange et que son nom enfin révélé vint à défiler en continu sur le bandeau des news comme sur un moulin à prières, ce serait, ce devrait être toujours la même sidération, et il ne nous manquerait que de savoir encore nous prosterner. Ou alors peut-être nous souviendrions-nous par une grâce subite de comment le faire, nous tomberions à genoux à nous en briser les rotules. Nous tendrions les mains, les ouvririons en direction du ciel. Un tel moment existe mais en secret, inaperçu et impensé, bien caché dans le placard, fermé à double tour comme celui de Barbe-Bleue (« Do not disturb »), d’un fait divers « people » de la première moitié des Seventies américaines. C’est Patricia Hearst.

Patricia Campbell Hearst posant devant l’emblème de la Symbionese Liberation Army

Vert comme le sont les mouches à merde, le prestige du dieu dollar est tel que nous peinons pourtant à croire que « Patty » Hearst, fille et petite-fille de milliardaire, ne choisit pas cette couleur pour la robe de débutante qu’elle devait revêtir pour son entrée flamboyante dans le grand bal du monde, mais celles de l’étendard de l’ALS. C’est un noir crotale ou cobra ou naja polycéphale sur fond rouge, qui se dresse et se déroule de façon compliquée sur ses anneaux. Il semble tout droit sorti d’un Marvel Comics, et l’on ne sait quel Stan Lee de génie en aura tracé l’épure pour la Symbionese Liberation Army, l’« Armée de Libération Symbionaise » dont le destin était d’organiser le rapt de l’héritière des Hearst, de la convertir à sa cause et en faire son égérie, et dont elle s’émancipera pour mourir à ses anciennes existences et renaître à la nouvelle, plus légère, mieux innocente quand bien même frivole, d’actrice de seconde zone dans les films de John Waters.

Feignons pour l’instant de n’ambitionner rien autre chose, mais pas moins, que de chanter sa vie, sa légende et sa gloire. « Chanter Bezons, voici l’épreuve », disait Louis-Ferdinand Céline. Mais qui chantera la sainteté de Patty Hearst ? Qui la vengera du prétendu « Syndrome de Stockholm », cette fable inventée de toutes pièces par une sociologie vendue à la Police Fédérale et à la Banque Mondiale ? Qui saura se faire le chantre de cette Betty Boop en kaki, ou Barbarella plutôt au fusil-mitrailleur, posant sous le blason reptiliforme de l’ALS ? Et où prendre les mots d’adoration, les psaumes, les gestes de l’orant, quand tous sont perdus ou périmés ? Il nous faut bien, pourtant, nous rêver hagiographe, sans quoi c’est l’époque qui s’obscurcit, la terre qui s’ouvre sous nos pas et le monde qui se divise et se fragmente, si ne peut nous sauver des ténèbres de notre déréliction une fraiche teenager de dix-neuf ans. Telle le Baron de Crac, elle se tire elle-même par les cheveux dans les Siècles des siècles, et par deux fois, pour se sortir d’abord du gouffre où sa naissance la condamnait, puis des circonstances dans lesquelles son émancipation se fit et qui l’asservissaient derechef. « Double loi, doubles tables de la loi, double temple, double captivité », dit quelque part Pascal. Ici, il faut d’abord mimer le démarquage : « Double révolution, doubles actions révolutionnaires, double plan, double et sublime liberté ».

Le cobra heptacépale et ses nodosités, emblème de l’ALS

Tout ceci pourrait ne paraître que seulement anecdotique ou pittoresque si n’était le contexte historial dans lequel la Sainte se manifeste, et qu’opère en silence l’action de sa grâce. Car enfin, ce n’est sans doute pas par hasard que la parousie de Patty Hearst — et c’en est une — surgit dans le paysage psychédélique des années Soixante-dix made in USA. Après elle, à la fois tout est sauvé en un sens, tout est rédimé, et tout bascule comme sur l’axis mundi dans la nouvelle époque, la nôtre, plus sombre et resserrée, moins lumineuse et insouciante, mais indemne dans sa nuit. Raison pourquoi aussi il nous faut toujours revenir aux Seventies comme à ce punctum cæcum où le Zeitgeist, l’Esprit du Temps, à la fois se dilate et dans le même mouvement se contracte sur son Destin comme sur son ressort. C’est ce que dit assez déjà le nom caché de la nouvelle gnose symbionaise : « HearSt », le cœur (à la pulsation sourde et heurtée dans sa rythmique de basses), si souvent loué dans la Soul Music par son meilleur clergé afro — Barry White, Isaac Hayes, Nile Rodgers, Ike & Tina Turner, les Meters et tant d’autres, tous prêcheurs du beat. Oui mais alors, de façon plus inquiétante, dans le nom de HearSt, barré de l’ondoyante et sinueuse marque du « S » qui inaugure et instaure la nouvelle ère (où nous devons, brothers and sista, en vérité je vous le dis ramper vers la lumière) : celle du « Snake » ou du Serpent. Il nous fallait, en prolégomènes de ce qui va suivre, au moins le dire, ou bien nous taire.

Jérôme Delclos
Suite au prochain épisode…

Agenda

Le calendrier des rencontres passées et à venir… ainsi que les archives de la lettre d’information (parfois) mensuelles.

Blogs

Cette rubrique rassemble des blogs (carnets de bord ou chroniques) tenus par des personnes proches de la cabane éditoriale Quiero qui leur fournit (…)

Catalogue

Vous trouverez ici la liste des livres parus (et à paraître) aux éditions Quiero rangés par collection et une présentation des auteur·es.

Librairies partenaires

Diffusion-distribution : Serendip-Livres & Paon diffusion Vous trouverez ici la liste (courte mais solide) des librairies assez vaillantes (…)

Présentation

En savoir plus sur la cabane d’édition, son histoire, ses liens…

Blog de l’Agence régionale du livre - février 2022

Quiero, l’acte amoureux d’éditer

Un article d’Amandine Tamayo sur le blog de l’Agence régionale du livre à Aix-en-Provence.

Les éditions Quiero ont été créées en 2010 à Forcalquier sous forme associative à but non lucratif. Après quelques années d’interruption, l’aventure littéraire, amoureuse engagée reprend fin 2021.

Investi depuis 2018 dans le développement du rayon de critique sociale de la librairie Regain (Reillanne), aux côtés de Sadou Czapka, Samuel Autexier a retrouvé le désir d’éditer et d’explorer les liens entre poésie, littérature et politique. Et ce, en continuité avec son parcours : participation à la revue Propos de campagne, codirection avec sa sœur, Héléna Autexier, de la collection littéraire "Marginales" chez Agone, puis de la revue Marginales, sans compter son passage aux éditions Jacques Brémond.

« Les inventions d’inconnu exigent des formes nouvelles »

Cette citation de Rimbaud, extraite d’une lettre à Paul Demeny (et qui doit donner prochainement son titre à un recueil de poésie d’Antoine Oleszkiewicz), évoque bien le projet de Samuel Autexier. L’acte amoureux et la volonté de trouver des solutions nouvelles à ce qui nous habite politiquement, notamment dans la langue, orientent les choix éditoriaux de Quiero, dont le moteur est le désir de circulation et de partage. Ici, proposer des livres pour tous et toutes se conjugue avec une pratique artisanale, celle de la typographie. Contrairement aux livres d’artiste édités en faible quantité, les tirages sont en moyenne de trois cents exemplaires (diffusion par Serendip depuis septembre 2021).

Formé par Jean-Claude Bernard, maître typographe et imprimeur, Samuel Autexier collabore régulièrement avec l’atelier de Philippe Moreau à Forcalquier (association Archétype) en attendant de monter le sien. La technique typographique entraîne un rapport différent au temps en raison de la lenteur du procédé et nécessite de bien prévoir la composition du texte, donnant un autre poids au travail d’édition. Les livres publiés par Quiero ont ainsi au minimum une couverture réalisée en typographie.

L’un des premiers titres du catalogue, Trois typographes en avaient marre de Guy Lévis Mano, est en ce sens programmatique. En effet, cet ouvrage de 1935 a fait date dans l’histoire de la poésie et de la typographie, et son auteur (poète, traducteur, typographe et éditeur de poésie de 1923 à 1974 sous le sigle GLM) est réputé pour l’originalité de sa production et pour ses éditions d’ouvrages illustrés par des artistes.
Réédité en 2011 et recomposé à quatre mains, celles de Samuel Autexier et de Philippe Moreau, il est entièrement typographié sur un papier épais des moulins Prat-Dumas, ce qui en fait un objet étonnant, qui joue avec les fontes, les corps et les couleurs.

Valoriser le hors-récit : l’exemple de John Baguette

En décembre 2021 paraît Abîmes : le hors-texte. Phase 1 de John Baguette. Il s’agit de la publication d’une partie des ébauches écartées d’Abîmes (JBIC, 2021), récit d’apprentissage qui a pour héros Antoine, un jeune garçon de 17 ans. Ce texte, dont la genèse date de 2012, commençait à prendre une ampleur monstrueuse. En novembre 2015, au lendemain des attentats de Paris, John Baguette écrit Le Procès, qui va donner sa forme au "hors-texte" (et qui appartient au corpus publié par Quiero). Le "hors-texte" devient alors un projet à part entière, qui apaise l’écriture d’Abîmes. À travers ce récit simple, l’auteur explore plusieurs questions : Qu’est-ce qu’écrire une histoire ? Qu’est-ce qu’un livre ? Qu’est-ce qu’un texte ?

Samuel Autexier, qui aime particulièrement les récits liés à l’enfance, suit ce projet d’écriture depuis son origine : « Donner la parole à quelqu’un qui n’existe pas encore, qui n’a pas encore de vie, car toute sa vie est à l’intérieur de lui, dans ses rêves, cela me parle beaucoup. J’ai publié un récit d’enfance de Harry Martinson chez Agone, un poète merveilleux, qui a la capacité de parler de tout ce qui se passe chez un enfant. Il y a peu d’enfants qui écrivent, donc on ne sait pas si c’est imaginé ou pas. La fiction joue là à plein tube sa fonction : montrer des choses qu’on ne vit pas. Comme quand on parle de la mort : personne ne peut en parler, sauf un écrivain, qui peut traverser toutes les frontières. »

John Baguette est aujourd’hui installé à Marseille. Il écrit sous pseudonyme et joue de son personnage et de sa biographie, réelle et fictive. Il met en scène avec les éditions JBIC, « une maison d’édition imaginaire et concrète », où d’autres personnages littéraires s’expriment.

Découvrir le travail de l’auteur

Couverture d’Abîmes, le hors-texte

© Akiko Sameshima

Un catalogue qui se constitue au fil des rencontres littéraires et humaines

Quiero a publié en janvier 2022 l’essai Payer le mal à tempérament (sur Sade et Fourier) de la philosophe et résistante Simone Debout. Le livre, préfacé par l’écrivain Emmanuel Loi, regroupe deux textes parus dans la revue Topique en 1981. L’autrice a établi les œuvres complètes de Charles Fourier, éditées dans les années 1960 par Pauvert, puis par Anthropos. Elle a également travaillé à mettre en avant l’apport décisif de la pensée fouriériste et a notamment inscrit Fourier dans une dynamique insurrectionnelle en s’appuyant sur la psychanalyse et le surréalisme. Elle a d’ailleurs entretenu une longue correspondance avec André Breton qui lui écrivait en 1958 : « C’était comme si, grâce à vous, le bel arbre de Fou­rier venait pour moi de fleu­rir, encore plus res­plen­dis­sant et odo­rant, une seconde fois. »

Une des lignes directrices de la maison d’édition est la mise en écho d’écrits poétiques ou littéraires et d’illustrations. C’est le cas pour Les Poupées de Rivesaltes (2011) de Serge Pey, illustré par le peintre et sculpteur Joan Jordà, ou pour des ouvrages d’auteurs qui sont également peintres, comme Serge Navetat, Philippe Cottenceau ou encore Jacques Le Scanff.

Deux livres poursuivent en 2022 cette mise en relation texte-illustration en collaboration avec des graveurs. Tout d’abord, le classique Diamant de l’herbe de Xavier Formeret, un conte datant de 1840, illustré ici de façon abstraite par Simon Ortner, jeune graveur des Alpes-de-Haute-Provence, et préfacé par André Breton, qui paraîtra en mars. Et, annoncé pour le mois de novembre, Il est fou ! de Guy Lévis Mano, présentant des gravures figuratives de David Audibert.

Amandine Tamayo

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Deux remarques sur le constructivisme

juin 2024

Les principes du constructivisme en pédagogie portent les enseignants ou éducateurs à mettre les élèves dans des situations où ils doivent résoudre des problèmes.
Qu’est-ce que cela signifie, résoudre un problème ? C’est résoudre une contradiction. Quand l’enfant de six ans voit la même quantité d’eau versée d’un vase haut dans un vase bas, il dit qu’il y a plus d’eau dans le vase haut. Il dit cela jusqu’à ce qu’il perçoive la contradiction qu’il y a entre transvaser la même eau et penser (…)