Le texte et la pratique théâtrale

octobre 2022

Un avantage majeur de la pratique du théâtre à l’école est de sortir d’une aberration des programmes scolaires. Ceux-ci, en effet, n’envisagent le théâtre que comme un texte à comprendre. Ils invitent bien à jouer des scènes ou des passages, mais le législateur n’a d’intérêt que pour le message de la pièce étudiée.

Or, la pratique du théâtre en milieu scolaire montre combien cette approche est obsolète, y compris pour le but officiel de la compréhension du texte. Par exemple, en conformité avec les programmes et les habitudes scolaires, une pièce comme Le Médecin malgré lui de Molière est étudiée en cinquième. Or, nous avons constaté l’incompréhension totale de la pièce par des élèves de ce niveau. C’est en retravaillant le texte pour monter la pièce que les élèves, peu à peu ont appréhendé avec compréhension le texte, allusions sexuelles comprises.

En classe de quatrième, nous avons fait le même constat pour « L’Ivrognerie », dialogue de Léon Tolstoï, extrait de « La sagesse enfantine » que l’on trouve dans Le Père Serge et autres contes  [1]. Les élèves ne comprenaient pas les passages ayant trait aux impôts. Il a fallu longuement expliquer, et pour ce faire nous avons initié un travail commun avec le professeur d’Histoire-Géographie, qui était partie prenante du projet. Le travail de la mise en scène est venu révéler ce qui demeurait encore incompris et aussi de quelle manière les élèves de cet âge interprétaient un sujet pour eux lointain. La même remarque peut être faite sur la question des licences octroyées aux débits de boisson.
Mais la mise en scène permet aussi d’affiner la compréhension immédiate d’un texte. Quelle relation entretient tel personnage avec tel autre durant tel moment de la pièce ? Que fait ce personnage pendant qu’un autre parle ? Quelles activités peut-on lui faire faire pour que la pièce reste vivante sans pour autant interférer avec le propos tenu par le personnage écouté par les spectateurs et spectatrices ? Que font les personnages durant le monologue de l’un d’eux ?

Toutes ces questions et bien d’autres imposent au groupe-troupe de peaufiner sa compréhension du texte. Aucune étude seulement textuelle d’une pièce ne permet cela. De plus, en devant monter la pièce, les élèves sentent une nécessité à comprendre le texte. Le travail d’approfondissement cesse d’être un exercice d’explication de texte pour devenir un travail de préparation à une activité réelle. Certes, tous les élèves ne s’y intéressent pas mais quand même la classe s’investit dans sa quasi-totalité dans ces travaux. Surtout, et ceci est exposé dans les premiers textes de ce blog [2], que la classe étant divisée en plusieurs groupes-troupes, tous les élèves travaillent sur une pièce qui lui est propre. Et dans chaque groupe, les élèves se répartissent eux-mêmes les rôles.

Les groupes-troupes ont tout le loisir de modifier le texte s’ils le désirent ou pour pouvoir inclure un acteur ou une actrice supplémentaire, ils reprennent la pièce en répartissant différemment son texte. Il est aussi arrivé que des groupes-troupes créent eux-mêmes leur texte. Mais cette pratique a été plus rare. Elle l’aurait été moins avec des lycéens.

Pour « L’Ivrognerie », et pour les raisons exposées plus haut, le texte a été repris en fonction des incompréhensions et des volontés de mise en scène. Au bout de plusieurs discussions et de présentations de portions de la pièce devant les autres groupes-troupes –au fur et à mesure des séances, donc– le texte a été modifié. Cette modification a été elle-même éprouvée par la mise en scène, ce qui a mené à de nombreuses reprises afin que les élèves ressentent le texte comme le leur, celui de leur groupe. Cette dimension de groupe est vraiment importante : une représentation n’est réussie que dans sa dimension de groupe-troupe. Les élèves se fédèrent autour de leur pièce. Donc, même si, ici, c’est l’enseignant qui a assuré l’adaptation d’après les avis des élèves et au cours d’un processus relevant du tâtonnement expérimental, le groupe-troupe s’identifiait à la pièce : comme l’un d’eux l’annonçait sur scène aux spectateurs et spectatrices réunies : « Notre pièce s’appelle L’Ivrognerie, elle a été écrite par Léon Tolstoï ».


En voici le texte (2016) :

L’Ivrognerie

Dialogue de Léon Tolstoï
adapté par la classe pour l’époque contemporaine

Extrait de Le Père Serge et autres contes, traduit du russe par J. W. Bienstock, Paris, Nelson éditeur, non daté.

Personnages :
Prokor, le père
Makarka, 12 ans
Sergueï, 10 ans
Ivan, fils de Lioucha, 10 ans
Nina, la mère
Ana, 8 ans
Lioucha, une voisine
Irena, fille de Lioucha 14 ans, une amie des enfants
Ivan, fils de Lioucha, 16 ans, un ami des enfants


Acte I

SCENE 1
Prokor le père – Nina la mère – Makarka 12 ans – Ana 8 ans - Sergueï 10 ans

Un père saoul s’en prend à sa femme. On ne les voit pas, on les entend.

Une rue mal éclairée, dans un quartier populaire. Il fait noir. Soudain on entend des bris de verre, des coups sourds, des cris de plaintes puis à nouveau des coups et des hurlements de frayeur d’enfants.

Nina : Arrête ! Arrête ! …. Non ! … Les enfants. Les enfants… Non pas eux !


Acte II

SCENE 1
Personnages : Lioucha une voisine - Makarka - Ana - Sergueï.

Une porte claque, trois ombres sortent d’une maison dans la rue, qui s’éclaire peu à peu. Ce sont trois enfants.
Alertée par le bruit, une voisine, Lioucha, sort de sa maison, de l’autre côté de la scène où se trouvent les enfants.
Les enfants frissonnent de froid et de terreur. La plus petite, Ana pleure pendant toute la scène.

Lioucha : Encore dehors à cette heure ci ? [silence. On n’entend que les sanglots des enfants]. Prokor, il s’est encore soûlé ! [silence, avec un ton insistant] C’est votre père, c’est ça, il s’est encore soûlé ?

Makarka : Qui veux-tu que ce soit ?

Sergueï : Il bat maman ...

Makarka : Il nous bat. Quand il a trop bu il nous bat, il frappe maman, il est fou. [silence prolongé]

Lioucha s’approche d’Ana qui est blottie contre son frère et sa sœur et pleure toujours. Elle met son châle sur les épaules des gosses.

SCENE 2
Personnages : Lioucha - Makarka - Ana – Sergueï – et deux amis, Ivan et Irena

Lioucha mène Ana, Sergueï et Makarka, chez elle. Une cuisine avec une table. Entrent les deux enfants de Lioucha, Irena et Ivan. La mère, Lioucha, vaque à ses occupations.

Irena : Mais pourquoi boit-il comme ça votre père ? Pourquoi ? C’est bizarre…

Sergueï : Et pourquoi c’est si facile de trouver à boire ? Tu trouves pas que c’est bizarre ça aussi ? T’es qui pour nous faire la morale ?

Ana : Et faire la morale à notre père ? T’es qui, hein ? Irena, t’es qui ? Tes parents toi, ils boivent pas ?

Irena : Non et puis, tu sais quoi ? Eh bien, moi, si j’étais le président, j’interdirais le vin et la vodka et tout ce qui rend fou. Je mettrais en prison, tous ceux qui boivent de l’alcool.

Ana : Tu dis n’importe quoi. Ouvre les yeux. Regarde à la télé, quand les chefs d’État paradent, ils sont à table et la table est garnie de bouteilles. Tu l’as jamais vu ça toi ? Tu veux que le président interdise le vin, mais le président, lui-même, il boit !

Irena : Tu dis n’importe quoi !

Ana : Le président, Irena, il boit du vin.

Sergueï : Et en tout cas ça lui plaît que les gens ils en boivent.

Irena : Bien sûr que non ! Tu te trompes complètement Sergueï. Le président, s’il savait, il interdirait la vente d’alcool.

[Sergueï, Ana, Makarka rient]

Ivan : Vous avez déjà vu le président saoul, vous ?

Makarka : Ah oui ! Parce que toi tu vois le président quand il est chez lui ? A part à la télé, tu le vois où le président ?

Ivan : À la télé, je l’ai vu, et jamais je l’ai vu saoul.

Makarka : À la télé, à la télé… mais on te montre ce qu’on veut à la télé. Je vais te dire, moi, Ivan, pourquoi le président il n’interdit pas le vin : il ne l’interdit pas, tout simplement parce que le vin enrichit l’État et que le président c’est lui qui dirige l’État. Alors, il ne va pas aller contre son intérêt, quand même.

Sergueï : Eh ! Irena et Ivan ! il faut atterrir : regardez ! Sur l’essence, il y a une taxe qui rapporte gros, très gros à l’État, c’est pour ça qu’elle est si chère. Tout le monde le sait ça.

Irena : Oui mais on ne te parle pas de l’essence là.

Sergueï : Non, mais c’est pareil avec l’alcool. Il y a une taxe. Pour vendre de l’alcool, il faut payer une patente, une taxe si tu préfères et plus il se vend d’alcool et plus ça rapporte à l’État. Alors le président, il ne veut pas interdire ce qui lui rapporte de l’argent.

Makarka : L’alcool c’est le carburant pour la soif et c’est de la santé que tu donnes pour le bien être des finances de l’État.

Ana : L’alcool ça fait vivre ceux qui le vendent.

Sergueï : Tu ne peux pas faire un commerce sans t’inscrire sur un registre et tu payes pour pouvoir vendre quelque chose. Pour l’alcool, il faut acheter une licence, on dit une patente, qui t’autorise à vendre de l’alcool. Tu ne comprends toujours pas ?

Ivan : Payer pour vendre et donc gagner son argent… c’est un peu tordu non ?

Lioucha : Pas tant que ça mon chéri. La vente de l’alcool rapporte beaucoup d’argent, c’est vrai. Cet argent forme le revenu de l’État. À la fabrication, un litre d’eau de vie, par exemple, revient à 5 pièces de monnaie. Quand on la vend, le litre vaut 20 pièces de monnaie. Ça fait une différence de 15 pièces de monnaie. 15 pièces de différence c’est ce qu’on appelle le profit ou le gain. L’état prend une partie de ces 15 pièces en faisant payer aux marchands de vin une taxe. Si ils ne la paient pas, ils volent l’État et ils vont en prison. Et ce que rapporte cette taxe à l’État, sur toutes les bouteilles d’eau de vie et de vin qui se vendent en Russie, tu imagines bien que ça fait une somme énorme, c’est des millions qui rentrent dans les caisses de l’État.
[Se tournant vers Sergueï et Makarka]
Mais, ce que vous devez comprendre c’est que c’est une somme énorme et nécessaire. Sinon comment on financerait l’école ? Comment on financerait l’armée ? C’est pourquoi il est important que les gens continuent à boire et à acheter du vin et des alcools.

Ivan : Donc, plus ils picolent mieux c’est ? Même si ça doit rendre leur père cinglé ?

Lioucha : Oui, enfin…. En tout cas, le président n’est pour rien là-dedans. C’est grâce à lui si on vous enseigne l’éducation à la santé et à la citoyenneté. Allons, allons, il ne faut pas dire n’importe quoi…

Sergueï : Ça te gêne Lioucha, que notre père il nous batte, non ?

Lioucha : Pourquoi je viendrais vous chercher sinon quand il fait si froid dans la rue ?

Sergueï : Oui eh bien, si ça te gêne, pourquoi tu ne regardes que le bout de la lorgnette ? Pourquoi tu ne veux pas voir d’où ça vient qu’on est à la rue, que demain, peut-être l’État va nous enlever de nos parents ? Hein ? Pourquoi ?

Makarka : Lioucha, Irena, elle écoute les Pussy Riot n’est-ce pas ? C’est elle qui m’a fait découvrir leur musique. Est-ce que pour autant Irena est dangereuse pour l’État ? Non hein ! Elle ne fait de mal à personne Irena quand elle écoute les Pussy Riot ? Mais voilà, le patriarche de l’Église orthodoxe a trouvé que les Pussy Riot n’avaient pas le droit de critiquer l’État, qu’elles n’avaient pas le droit de critiquer l’Église, alors les Pussy Riot ont été condamnées et trois des chanteuses ont été envoyées dans une colonie pénitentiaire parce qu’elles ont critiqué et l’Église et le président. Et si Irena avait été à leur concert, Irena, elle serait peut-être aussi en prison. Tu trouverais ça juste ?

Lioucha : Non mais elles ont chanté contre le chef de l’État dans une cathédrale, alors, elles ont insulté la foi.

Ana : Insulté la foi… Non mais dis-nous, Lioucha, l’Église elle est contre les vices et elle dit que l’alcool, la cigarette, c’est un vice. C’est bien ça ?

Lioucha : Oui et elle a raison. C’est pour le bien des gens, pour leur santé qu’il y a des taxes sur ces produits.

Makarka : Ah oui ! Elle a raison. Alors pourquoi les popes, les chefs de l’Église orthodoxe ont accepté le monopole de l’importation des cigarettes étrangères ? Hein ? Tu te rappelles ? C’est le président Eltsine - on n’était pas tous nés -, qui a offert ce commerce à l’Église. Je l’ai lu sur un livre.

Ana : [s’adressant au public] Ah ! Divine Nicotine, priez pour elle sainte fumée qui va aux cieux…

Lioucha : Tout le monde le sait. L’État a confié à l’Église cette mission d’importer les cigarettes étrangères.

Ana : [s’adressant au public] Évangélique mission… Mais il n’y a pas de fumée sans feu…

Makarka : Et l’État leur a confié cette mission parce que l’Église avait besoin d’or et que l’État n’en avait pas et qu’il avait besoin de remplir ses caisses. Sur les cigarettes, comme sur l’alcool, il y a des taxes qui rapportent gros, très gros. Alors, le président a tout intérêt à enrichir l’État par le biais du commerce et les popes ont tout intérêt à enrichir l’État pour enrichir leurs finances par la vente des cigarettes étrangères. Les Pussy Riot, elles sont en prison.

Sergueï : Les popes sont en chaires !

Ana : Le président est à la télé.

Makarka : Et les gens ils fument, ils boivent et en fumant, en buvant, ils remplissent les caisses de l’État et les poches de l’Église.

Ana : [au public] Les Pussy Riot en colonie pénitentiaire, un père enfermé dans sa bibine qui l’rend dingue. C’est à chacun sa prison, mais c’est la prison pour tous ceux qui n’en ont pas plein les poches … eh ! eh ! à qui on fait les poches… À chacun et chacune sa camisole.

Lioucha : Le chagrin vous rend injuste les enfants. Le président ne fait aucun profit. Et le patriarche de l’Église orthodoxe, encore moins. Allons ! Et l’État ne fait aucun commerce. Les popes non plus. Le président agit pour le bien de tous !

Ana : [s’adressant au public] Et les popes pour le bien des âmes. C’est un peu fumeux ce qu’elle nous dit la voisine.

Lioucha : Les Pussy Riot ont été mises en prison parce qu’elles faisaient du tort au trésor public, donc à l’État. On n’allait pas les récompenser pour avoir commis un sacrilège dans la cathédrale et insulté l’État ! Ceux qu’on met en prison c’est parce qu’ils font du tort. Vous l’avez appris à l’école, ça, non ?

Ana : [s’adressant au public] Mais y a pas moyen de prendre l’argent ailleurs ? C’est obligé que les gens se mettent minables avec du vin pour que tout ça fonctionne ? Que les gens s’intoxiquent pour monter aux cieux ? Que papa batte maman ? Et que trois enfants soient à la rue ?


Adaptation Philippe Geneste à partir du travail avec la classe.

[1Traduit du russe par J. W. Bienstock, Paris, Nelson éditeur, non daté.