Le texte et la pratique théâtrale : deuxième suite

décembre 2022

Dans ce troisième volet de la réflexion sur le rapport entre le texte et la pratique théâtrale, nous nous arrêtons sur un texte régulièrement choisi pour être joué et modifié d’année en année.

Nous disons choisi, parce qu’en début d’année scolaire, une quinzaine de textes de théâtre sont distribués. Ils sont lus en classe. Après chaque lecture, leur sens est discuté. Le but est de s’assurer que chaque texte soit compris. Il ne s’agit pas d’une étude mais bien d’un échange sur le sens de la pièce. L’échange est libre. Lorsque tous les textes sont lus, les élèves ont à choisir une pièce dans laquelle ils souhaitent jouer puis, ensuite vient la délicate constitution des groupes-troupes.

Délicate, parce que les relations d’affinité jouent. Les élèves ont deux semaines pour constituer les groupes-troupes. Au bout de deux semaines, ils remettent le nom des élèves réunis pour préparer la représentation publique d’une pièce. Pour chaque groupe-troupe ainsi formé, le nombre d’élèves doit correspondre au nombre d’acteurs ou actrices nécessités par la pièce. Certains textes, comme celui que nous donnons à lire ci-après, se prêtent à des modifications de répliques permettant l’intégration ou la soustraction d’un personnage ou de plusieurs.

Dans le blog d’octobre, nous avons vu comment les élèves s’appropriaient un texte de la littérature classique, en théâtralisant un dialogue de Tolstoï initialement non destiné au théâtre. Nous avons poursuivi en novembre avec un texte écrit par l’enseignant à partir de discussions, centrées sur la question de la boisson. Encore une fois, précisons que la pièce est jouée par un groupe-troupe et non par toute la classe. Nous avons détaillé le dispositif pédagogique dans le blog de novembre nous n’y reviendrons pas ici où nous allons présenter un texte choisi et joué par un groupe-troupe, texte initialement écrit par l’enseignant mais qui a bénéficié de multiples réécritures par les élèves des années précédentes et de l’année 2019/2020 dont il est issu.

Ce texte entre donc dans une histoire du projet théâtral de classe et son appropriation par les élèves. D’une année sur l’autre, c’est ce texte modifié par les années précédentes qui est proposé. Ce n’est pas spontanément que les élèves modifient un texte. Ils se servent des travaux réalisés au sein de la classe, dans des cours autres que celui consacré au théâtre mais en lien avec lui. Ici, il s’agit de débats organisés, lors d’une séquence sur l’argumentation, à partir d’un travail de documentation réalisé par la classe, puis composé et écrit par un groupe d’élèves (qui n’est pas un groupe-troupe ni le groupe-troupe qui a choisi de représenter en public la pièce La Cigarette).

Voici le texte :

La Cigarette

Prélude : un quidam assis près d’une fenêtre, l’air absent et à côté de lui, un narrateur ou une narratrice qui lit :
Regardez donc, cet être qui fume une cigarette. Regardez le bien, il ne vous voit pas, je suis sa pensée et je vous parle. Il est seul au bord de la fenêtre de son logement, pensif… Ses yeux se perdent dans les volutes de la fumée de sa cigarette et il s’ingénie à les configurer en autant de mondes sans terre ni mer, en autant de monde de nulle part, comme cet espace où vague et divague sa pensée. Seul compte pour lui ce geste à la fois détaché et précis de pincée la cigarette, cette promesse d’avenir qui se détruit par ne plus être qu’un mégot jauni d’existence…

Noir absolu.
Eclairage, entrée fracassante des acteurs actrices

NARRATEUR/NARRATRICE : J’ai retourné la question dans tous les sens : qu’est-ce qui pousse les gens de notre âge à fumer ?

GARCON : À laisser partir notre argent en fumée ?

FILLE : À noircir nos jolis poumons roses ?

FILLE : À se coltiner une haleine de sac d’ordures oubliées ?

NARRATEUR/NARRATRICE : Une seule réponse, mes chers et chères, une seule réponse : la même pulsion primitive que celle qui a vu l’homme et la femme de Cro-Magnon inventer le feu. Le sentiment de puissance qui en est né, on le retrouve dans le port haut du menton de celle et celui qui tiennent un tison ardent entre leurs doigts encore non marqués par le cramoisi de la dépendance.

GARCON : Le cramoisi de la dépendance ?

NARRATEUR/NARRATRICE : Oui, cette trace jaune à l’intérieur de l’index et du majeur. Tenir une cigarette, c’est avoir l’emprise

GARCON : L’emprise ?

NARRATEUR/NARRATRICE : Le pouvoir, le fait de posséder, d’avoir pris, d’avoir saisi. Donc, oui, c’est avoir l’impression d’avoir pris au corps, entre index et majeur, le monde des adultes.

GARCON : Je m’imagine les pieds sur la table, la main droite élevée presque au-dessus de ma tête, pouce, petit doigt et annulaire écartés, pinçant de l’index et du majeur la tige, y pompant dessus pour faire rougeoyer son sommet, inspirer très fort et, doucement, par volutes, expirer la fumée, former de petits nuages qui s’élèvent vers le nirvana

FILLE : La faire ressortir par mon nez, tranquillement, et des yeux regarder le feu consumer le papier et le tabac qu’il renferme. Et ne plus réfléchir à rien, ma pensée entre mes doigts au contact du papier roulé, sentir à peine mes lèvres jouer des volutes de fumée, et laisser ces muscles me guider

NARRATEUR/NARRATRICE : Tu la tiens, tu la pinces, cette tige, tu la possèdes et tu parles avec sérieux, doctement, comme un docteur, avec un peu de précipitation, tu ne sais plus si tu es dans le réel ou dans la réalité. Tu te désaltères par volutes, mais t’as la comprenoire altérée.

FILLE : Tu te coupes les tifs, coupe garçonne.

GARCON : Tu t’enduis ce qui reste de gel de rêves, et c’est dur de dur.

FILLE : Tu rajoutes un trait dru d’Eve liner et de mascaras bleu de nuit…

GARCON : tu peux draguer…

FILLE : T’es plus libre, plus sûre de toi…

GARCON : Et puis ça se fait tout seul, tu clignes de l’œil à cause de la fumée de la cigarette que tu pinces avec tes lèvres.

NARRATEUR/NARRATRICE : La cigarette accrochée à ta bouche comme un sous tif ou une culotte retenue par les pinces à linge…

GARCON : Sur un fil à linge.

FILLE : Et de temps en temps rouler un pétard en faisant le gué pour que les surveillants n’arrivent pas.

NARRATEUR/NARRATRICE : Tu fumes par solidarité. Alcool, tabac, shit, c’est par solidarité. Tu te sens intégré.

GARCON : La pulsion d’intégration ?

FILLE : Ça fait de toi un inclus…

GARCON : Un tordu.

FILLE : Tu fais semblant d’avaler la fumée…

GARCON : Tu t’étouffes et pouffes et recraches cette satanée fumée sans l’avaler parce que ça te pique. Tu souffles dehors ce qui te brûle dedans.

AUTRE GARCON : Tu te caches des autres pour cela. Tu souris devant, te libères de ce fardeau qui te cuit le poumon par derrière.

FILLE : Et, quand tu te retournes, tu te mets les doigts dans les yeux pour les avoir bien rouges.

AUTRE FILLE : De retour au cercle, tu simules le rire et l’intérêt pour une conversation que…

GARCON : … Que tu sais même pas de quoi on cause, t’as un peu perdu le fil.

AUTRE FILLE : Mais t’es assez crédible et tu fais semblant d’éclater de rire. Et, en te contorsionnant, de façon qu’on te voit bien, tu tires le paquet de cigarette enfoui tout au fond de la poche de ton futal. Tu fais claquer ton ongle sur la base du couvercle qui s’ouvre et, d’une tape, sur le fond, comme tu l’as vu faire, tu fais jaillir un petit rouleau de tabac haché enveloppé de son papier fin avec filtre blond au bout. Tu l’agrippes, compulsif, et tu causes, un peu vite.

NARRATEUR/NARRATRICE : Parler, te donne une contenance…

GARCON : Je croyais que c’était le contenu de la cigarette qui comptait.

FILLE : Quel gros navet, avec ton jeu de mots à la noix, tu nous plantes notre pièce.


Philippe Geneste - pour le texte initial, réécrit chaque année en fonction des discussions entre élèves et suivant les modifications exigées par la mise en scène choisie

Sources : Amruta Patil, Kari, trad. de l’anglais par Morgane Saysana, éditions Au Diable Vauvert, 2008, 118 p. (p.58) ; Marjane Satrapi, Persépolis, tome 3, édition L’Association, 2004 (chapitre Le Légume).