Se voir ; nudité

Essai de Provence XII

見合う ; ヌード

Se voir ; nudité

見合う ; ヌード

La nudité est confidence.

Si la confiance manque, la nudité s’évapore,
 
ne laissant en place qu’un corps dévêtu.

Emmanuel Hocquard

(l’été prend fin)

Alignées, espacées d’environ un mètre, des niches au sol recueillent l’eau tombant à la verticale. Aucun mur ne les sépare. Au fond de la pièce, une série uniforme de lavabos et de miroirs à hauteur d’homme. Une toiture contre les intempéries. Un chemin de terre longe ce bâtiment à travers la forêt. La nudité s’y côtoie dès les premières heures du jour, jusque tard dans la nuit.

 

 Je vous suis. Vous les avez vus, ces corps nus. Vous les avez reluqués ? Parce qu’on croit la vue innocente, on y jette un oeil et on devient alors coupable. On le sait. On aura beau parler de curiosité...

 Ou parler de beauté... Vous avez raison, c’est un préjugé religieux. La laïcité n’y change rien, c’est un trouble à l’ordre public. La nudité reste troublante. Cela ne va pas de soi.

 Sauf si vous êtes à égalité, l’un vis-à-vis de l’autre, des corps nus au sein d’un champ de vision commune. Alors, vous n’êtes pas plus fautifs l’un que l’autre. La peine s’annule.

 Les flics ou les prêtres à poil, bonne idée ! La peine serait plus délicate à appliquer. Mais non, ils tiennent trop à leurs uniformes. Et puis entre les deux, faudrait pas oublier les parents qui assimilent la nudité au sexuel, qui la sexualise.

 Vous n’y allez pas de main morte ! les parents invoquent la pudeur, la décence, disons les convenances, une mesure dans le comportement. D’ailleurs, ils peuvent pratiquer la nudité en commun avec leurs enfants, jusqu’à un certain âge.

 Vous me faites penser à un film des années 70s ! De quoi hérisser le poil des autorités. Parait même que « femmes ne l’aiment pas ». C’est le slogan du film. Et il n’y a rien voir ! c’est du sexuel sans image. Une parole filmée, dont la diffusion fut interdite au moins de 18 ans. Il se trouve qu’aujourd’hui, le mot sexe est disqualifié, son usage est suspect. Une sale histoire donc, c’est le titre du film de Jean Eustache.

 Le cinéaste filme son ami Jean-Noël Picq, qui raconte son expérience de voyeur à des femmes qui l’entourent et l’écoutent dans un appartement parisien. C’est une parole qui s’expose, une confidence : dans un café parisien, il scrutait par un trou dans les toilettes des dames, les sexes féminins. C’est le témoignage de son regard obscène devenu une drogue, et du travail qu’il fallait fournir pour alimenter ce regard.

 Il se tuait à la tâche ! (rire) J’avoue que votre histoire me met mal à l’aise.

 Ce n’est pas la mienne, pas forcément la sienne non plus. Le témoignage d’un individu sur sa propre situation, n’est pas à prendre pour argent comptant. Mais je vous suis. La personne qui reprend le témoignage partage une part de responsabilité, quant aux effets réels !

 Si nos réseaux sociaux pouvaient l’entendre ! Pour revenir à cette histoire, je ne sais pas comment j’aurai réagi en l’écoutant. Je me demande si l’inverse, une femme scrutant des sexes masculins, ou du même sexe d’ailleurs... Je ressens la même gêne à priori. C’est vraiment le voyeurisme qui me dégoûte.

 Ça tombe bien pour ce film, car ce n’est pas son sujet. C’est un prétexte ou une entrée en matière disons. L’intéressé, donc le coupable aussi (sourire), dit de son histoire qu’elle n’a pas besoin d’être vraie mais vraisemblable. Il y a sans doute une dose de mauvaise foi dans son témoignage. Ce n’est donc pas une allégorie religieuse, ni un récit scientifique. Oui, car nous sommes persuadés que ces gens-là sont toujours de bonne foi ou de raison, sincères en tout cas. Non, c’est un conte philosophique, qui n’aborde pas la chose par l’âme mais par le sexe, nous dit l’intéressé.

 Vous partagez son ironie, je vois ça. Moi aussi peut-être, je vous le dirais après avoir vu le film. Mais au fait, on s’est perdu là non ? Notre sujet, c’était la nudité ?

 Oui, là je crois sur parole le poète, Emmanuel Hocquard qui lui a consacré ses Méditations photographiques sur l’idée simple de nudité [1]. La nudité reste secrète même si le corps est dévoilé. Elle excède le corps. Ce n’est évidemment pas réductible à une absence de vêtements, ou à sa pratique.

 Un poète photographe ! le couple improbable entre image et langage. L’une ne doit pas seulement servir l’autre, l’image se contenter d’illustrer le texte. Un service mutuel, une entente qui se trouve, rien à voir avec le service-client du marché économique. Et si on risquait une analogie avec la nudité ? Les corps nus en présence, d’où émerge cette sensation de nudité. Alors, il faut être au minimum deux.

 Oui, hors de soi. Pas devant un miroir, le reflet de narcisse. Je n’ai jamais pu qualifier la nudité. J’entendais la litanie des préjugés, des attributs dont elle faisait l’objet : sauvage, primitive, indécente, scandaleuse etc. Mais ça détermine un point de vue extérieur, en dehors d’elle. Point de vue historique, politique ou moral. Toujours cette dichotomie sujet/objet à l’œuvre. A l’image du sens esthétique du mot "paysage" en langues occidentales : une étendue spatiale couverte par un point de vue. un Je (sujet) face à une nature (objet). Mais la nudité n’offre aucun point de vue, ni n’appartient à.

 En tout cas, ça renseigne sur la personne qui qualifie la nudité, et la situation sociale dans laquelle elle se trouve. La nudité a du traverser bien des histoires. Maintenant à sa décharge, je dirais que la modernité capitaliste force la nudité au travail ! au service économique d’un tas de choses douteuses et efficaces. Une force de vente ! Par exemple, le corps féminin dévêtu sert un peu près toutes les raisons marchandes possibles et imaginables. L’homme produit et le corps sexualisé de la femme représente la marchandise. Roswitha Scholz parle du Sexe du Capitalisme. Le male gaze au cinéma prolifère. Tout ça n’aide pas à rester calme à l’endroit de la nudité...

 Hélas. Comme ces terres pillées aux aborigènes par des colonisateurs, sous le seul prétexte qu’elles n’étaient pas cultivées. Rien ne semble pouvoir échapper à la logique instrumentale du Capital : La nudité colonisée à des fins économiques, l’eau marchandisée aujourd’hui, demain l’air que l’on respire. D’ailleurs, le poète parle d’une nudité « Toute entière dans une respiration ». Mais je me garderais bien d’une nudité aux airs de sainte nitouche. Puisqu’elle sert le Marché, elle peut servir autrement. Une nudité qui parle un langage, celui des luttes politiques. Récemment, les Femen sont devenues exemplaires en inspirant d’autres mouvements activistes. Dès 1929, c’est au Nigeria que l’on retrouve l’utilisation de nudité partielle à des fins de démonstration politique, des femmes nigérianes protestaient seins nus contre l’oppression coloniale britannique. Ce retournement des stigmates conduit aux mêmes malentendus ou préjugés que nous évoquions.

 C’est rassurant ! Vous avez conscience de l’économie, de sa main basse sur nos rapports sociaux. La nudité peut bien être une idée simple. Elle n’en est pas moins soumise comme nos corps, à la politique économique, à une domination impersonnelle. Je méfie des idées qui prétendent à la pureté, à l’authenticité de leurs énoncés. Revenons à sa réalisation, vous en avez l’expérience. Dites-moi tout.

 Tout en si peu. Ce poète en dit plus que je ne saurais dire, sans en dire grand chose. Il reconnaît la nudité en de çà du langage. Loin du lyrisme, proche de l’analytique à la manière d’un Wittgenstein croisant Spinoza Que peuvent des corps nus en présence ?, la nudité s’en échappe, part d’invisible et d’insaisissable. Il la propose comme fondation de l’éthique ! Je répondrais qu’elle est alors maudite à jamais. Mais je vous perds là, non ?

 Continuez, j’essaye (sourire) de vous suivre.

 Merci. On ne peut que tourner autour. La nudité n’est en rien pragmatique, elle ne concerne plus l’action. C’est pourquoi je faisais ce vis-à-vis avec Une sale histoire [2]. Un film qui renonce de lui-même à filmer l’action du récit, à le représenter. Cette parole répétait un récit comme un rituel dans le corps, dont l’effet est contenu dans sa cause. Un souvenir qui nous revient mais dont l’objet serait absent. Et lorsque je lus ce poète : « Ta nudité fait un trou dans ce qui t’entoure », je retrouvais le film d’Eustache.

 En quelque sorte, un détour pour aborder. J’aime les digressions qui se recoupent, ça me donne envie de relire, d’en tirer quelques connaissances. Plutôt que ce bavardage d’opinions en ligne sous forme de "ready-made" ou de "punch line". Bon, d’un trou à un autre, ça communique... pourquoi pas ! Mais le trou d’une sale histoire, ce n’est pas seulement un trou dans une porte ?

 Vous voyez juste ! C’est aussi une symbolique pour l’objectif de la caméra. Eustache critique son art, sa pratique et ses principes, comme le fait Hocquard avec le langage et son écriture. Ils sont loin d’être satisfaits d’eux-mêmes, c’est leur exigence.

 Une confidence sur leurs propres limites aussi. Je ne sais pas si j’ose vous poser cette question... En pleine nudité parmi d’autres, n’avez-vous pas ressenti de désir sexuel, ou une honte concernant votre corps exposé ?

 Contredire, ça s’apprend. Distraire son désir, l’envoyer balader, idem pour le corps honteux. Rien à voir avec le développement personnel, ça s’ouvre par une proximité réelle, disons de la convivialité. Je ferai l’hypothèse que le naturisme désexualise, et c’est paradoxalement ce qu’on lui reproche.

 Je tiens vraiment à notre parole... La prochaine fois, j’aimerais qu’on parle ensemble du sexe du capitalisme et des logiques du genre.


Issu d’un atelier avec le photographe Antoine D’Agata, Le journal intime : aux limites de l’acte photographique. Nous avions abordé la représentation de nos corps au sein d’une résidence familiale, sur le point de disparaître.

(Incipit) Il arrive de repasser par un lieu d’enfance. La nostalgie guette, mais tenue à distance par des présences étrangères. Il arrive qu’un passé vécu revienne grâce à tout ce qui n’y a pas été vécu. Ce lien au lieu remet en jeu le passé. Enfin on ne sait plus à quoi s’attendre.



[1Emmanuel Hocquard, Méditations photographiques sur l’idée simple de nudité, P.O.L, 2009

[2Kentaro Sudoh, Jean Eustache Génétique et fabrique, Classiques Garnier, 2022