le dernier colon

Essai de Provence XVIII

最後の植民者

Le dernier colon

最後の植民者

Retourner sur la terre de ses grands-parents. Voilà une aspiration qui ne semble en rien problématique. L’occasion d’une virée sentimentale, à partager avec celles et ceux qui nous entourent aujourd’hui. A titre personnel je peux ressentir cette mémoire familiale, elle a une place pour moi au sein d’une généalogie unique. Dans ces lieux où mes grands-parents vécurent, cette mémoire me distingue et ces lieux me confèrent une existence historique par-delà ma propre vie, un héritage.
Ces autres à l’origine du moi [1] seraient de prime abord familiaux. Des autres identifiables par une structure généalogique dont l’objectivité repose sur le lien du sang et l’alliance sociale : Qui es-tu ? fils de, épouse de, arrière petite fille de etc. Je suis parmi les miens. D’accord mais où ?
Dans la nuit du 6 au 7 décembre, Israël assasine رفعت العرعير Reefat Alareer, ce célèbre professeur et poète palestinien, ainsi que son frère Salah, son fils Mohammed, sa soeur Asmaa et ses trois enfants : « Que devons nous faire ? Nous noyer ? Nous suicider en masse ? Est-ce ce que veut Israël ? », ses dernières paroles.
Je tombais sur une archive familiale, un film en 8mm tourné par je ne sais qui. En revanche, si je ne reconnais pas les lieux, ils me sont familiers dans le sens de l’histoire de ma famille. Ces lieux se situent en Algérie française, trois ans avant l’indépendance algérienne, dans les Aurès. J’extrais de la pellicule des images fixes dans le désordre, d’un jeune soldat de ma grand-mère d’un mouton d’un tracteur d’un arabe d’un drapeau d’un cimetière d’un oncle d’un autre arabe de mon grand-père d’une pellicule brulée de chameaux d’une jeune arabe de képis d’un européen etc.
Lire cette archive privée du seul point de vue familial, une seule face apparaît : Je trouve facilement ma place dans ces lieux, parmi ces blancs habillés à l"européenne, ces français d’Algérie, ma famille aux côté des arabes et des militaires. L’ambiance est joyeuse, nous partageons un méchoui. Mais c’est aussi la guerre, la présence de tanks de tous ces soldats français trahie une violence armée prête à surgir à tout moment. J’ai la conscience d’un petit-fils de pieds-noir. Les ennemis sont hors champs.
L’autre face s’ouvre lorsque je déborde du cadre généalogique. Cette histoire personnelle s’inscrit dans une histoire plus vaste, celle de la présence française en Algérie. Ce sera l’objet du premier chapitre d’Oublier Camus. Mon point de vue est alors décentré, ma famille retourne à l’anonymat parmi celles européennes installées en Algérie coloniale, que l’on nomme les colons. Ce n’est pas un prisme mais un décentrement. Mon existence historique s’élargit et avec elle son héritage. Sur la terre de mes grands-parents, je découvre tout un hors champ, ce que ce film suscite sans le montrer. Je prends conscience des non-dit, ma conscience se dédouble.
L’œuvre familiale n’est en rien artistique ni sacrée. Elle n’est l’affaire d’aucun génie. C’est moi qui la rend sensible et extraordinaire car elle me concerne. Faut-il de ce patrimoine ne conserver que la part lumineuse, celle qu’un moraliste qualifierait de « positive » ? Sa part d’ombre est tout aussi essentielle et inséparable. Mes grands-parents n’étaient pas les premiers hommes de cette terre algérienne ni les derniers colons.

遅すぎるが、かろうじて間に合った。
Il est déjà trop tard mais il était temps

Ce qui suit est notre note de traduction de l’ouvrage Oublier Camus, désormais en langue japonaise


Last no least, page 245 カミュ ふたつの顔

Note de la traduction

1959 dans les Aurès, Khenchela

Avez-vous déjà été pris entre deux communautés, entre deux histoires ?

C’était en particulier la situation des français d’Algérie, ou des japonais de Corée du Sud durant la période coloniale. C’est l’héritage immatériel de la génération de nos grands-parents, une mémoire à la fois intime à nos familles et historique. En tant que traducteurs, nous héritons tous deux de cette histoire des conquêtes coloniales par nos pays respectifs. L’un par des origines familiales pieds-noirs l’autre en tant que japonaise vivant en Europe. Cette mémoire est toujours à double face, personnelle et collective, un rapport à soi et aux autres. Si les faits historiques appartiennent au passé, l’héritage quant à lui est une affaire de récit et de transmission au présent. Se pose alors la question de la représentation, comment représenter cette mémoire coloniale aujourd’hui ? La littérature et sa critique ouvrent des perspectives à cet égard. Les représentations littéraires qualifiées de coloniales témoignent et préservent la réalité et l’ordre politique d’une situation coloniale, souvent écrite du point de vue du colon (the colonial gaze). Elles participent à la reconduction d’un imaginaire colonial, de génération en génération, à moins de les replacer dans leur contexte historique et social, et d’en joindre une compréhension politique.

Été 2023, nous contactons l’auteur d’Oublier Camus, sans le connaître ni l’avoir lu. Le titre nous interpelle. C’est la première fois qu’une perspective semble critique à l’égard de ce grand auteur consacré, tout au moins à notre connaissance. Olivier Gloag accueille la possibilité d’une traduction japonaise de son ouvrage avec enthousiasme. La suite des événements confirme l’importance de ce texte car à travers lui, il fait parler et réagir. Une réaction se met en place parmi les grands médias et personnalités françaises. Le journal Le Figaro, qui avait qui soutenu dès le début l’Algérie française contre l’indépendance du peuple algérien, monte au créneau. A gauche, le journal Le Monde se joint au procès du livre et de son auteur Olivier Gloag. La petite maison d’édition indépendante, La fabrique, qui édite ce livre, n’a pourtant aucune commune mesure en terme d’influence vis-à-vis de ces médias nationaux hautement financés. Qu’est-ce qui les dérange tant, pour que leur silence ou leur indifférence n’aient pas suffit ?

Par ailleurs, des « crimes contre l’humanité » reprirent à l’automne en Palestine. Ceux-ci allait constituer la toile de fond durant notre temps de traduction. Face à cette actualité, la figure d’Albert Camus fut mobilisée à maintes reprises tant par les médias officiels français qu’à travers les réseaux sociaux. Pour l’essentiel la référence à Camus servait à condamner par principe la violence des insurgés palestiniens et le meurtre de civils innocents. Plus troublant, cela avait pour effet de minimiser les massacres dans la bande de Gaza par l’État d’Israël. Aucun contexte historique antérieur au 7 octobre 2023 ne rentrait en ligne de compte, ni d’analyse de la condition palestinienne. En fin de compte une lecture camusienne semblait prête à servir et avait pour conséquence d’éluder la question coloniale. Bien souvent par des autorités culturelles françaises qui de manière contradictoire réprouvaient la lecture politique d’une œuvre littéraire. Or il ne s’agissait plus là d’une condition humaine idéale et abstraite, mais située et contemporaine. La question de reconnaître la colonisation israélienne de peuplement, divisait violemment la France comme à l’époque de l’Algérie coloniale française.

« Car il n’est pas vrai qu’il y ait de bon colons et d’autres qui soient méchants : il y a des colons, c’est tout. »

L’œuvre d’Albert Camus nous était devenue indifférente, relevant d’un style littéraire et d’une époque historique révolus ; enseignée de manière obligatoire à l’éducation nationale, nous entendions souvent réciter quelques interprétations élogieuses qui ne témoignaient d’aucune lecture approfondie, plutôt de formules ou de citations passe-partout. On pouvait se contenter, à l’instar d’autres œuvres artistiques, de la recevoir terminée, de la prendre telle quelle sans se demander comment elle a pu voir le jour, ce qui l’a rendue possible. Au lectorat japonais, nous l’aurions présenté comme une carte de visite culturelle, signe extérieure d’une francophilie littéraire voire d’une francophilie tout court, tant le mot Camus fonctionnait à l’image d’une marque française mondialisée : auriez-vous été autant attiré par cet ouvrage, si son titre n’en faisait pas usage ? Cette critique littéraire nous a permis de déplacer nos conditions de lecture de Camus, en proposant de retendre les fils de l’interprétation. Il ne s’agissait plus de rendre hommage à un monument de la culture, de réciter un chapelet de l’intégration culturelle française. C’est là que notre désir de traduire se trouva, alors inséparable d’une lecture dans les termes du présent.

Ainsi que la réception française d’Oublier Camus l’illustra, ces termes s’avèrent conflictuels. Mais ce conflit n’est pas d’origine strictement littéraire, dans le sens où il ne remet pas à en cause le génie d’écrivain de Camus. Une interprétation trompeuse du titre français fit passer le verbe oublier pour équivalent d’effacer (cancel). Le titre suscitait alors une véritable panique morale, vécue comme une atteinte au patrimoine français. Much ado about something !. L’œuvre de Camus avait-elle rejoint une sphère sacrée qui la rendrait irréprochable et devant laquelle toute remise en cause critique serait blasphématoire ? Une affaire à suivre, entre temps :

un poète du 17e siècle, Antoine Furetière nous le rappelle :

« Un beau titre est le vrai proxénète d’un livre, et ce que en fait faire le plus prompt débit. »

Nous proposions le titre de Libérer Camus, qui en renversant le drame de la perte, redouble la question au lectorat japonais : Que faudrait-il oublier, ou de quoi faudrait-il libérer Camus ? Le titre finalement choisit par la maison d’édition Seidosha explicite cette problématique, カミュCamus ふたつの顔 double face.
Au début du printemps, la Société des études camusiennes organisait un colloque international intitulé « Albert Camus et l’Algérie coloniale ». L’ouvrage que vous avez entre les mains y est pour quelque chose. Faisons confiance à notre lecture et discutons ensemble de ces doubles faces.

En remerciant pour la confiance dont nous ont témoignée l’auteur Olivier Gloag, Satsuki (青土社 Seidosha ) et Ernest Moret (La fabrique).