Note de lecture

Pourquoi étudier les aphorismes en classe ?

juillet 2026

On pourrait dire l’intérêt de l’aphorisme pour les pédagogues. Forme courte, il ne lasse pas son auditoire scolaire, travailler à sa compréhension suppose une exploration de détail qui, elle non plus, ne s’éternise pas jusqu’à lasser ou perdre l’attention des élèves.

Les œuvres composées d’aphorismes présentent une structure calibrée et itérée, qui facilite l’étude comparative. Pour un travailler en classe, l’écriture de l’aphorisme bénéficie de la brièveté du genre. Là encore, même si les difficultés existent, le risque de perdre l’appétit des élèves scripteurs est moindre que pour l’écriture d’un récit, d’une poésie, etc. Avec l’aphorisme relire son texte pour l’améliorer et reprendre son écriture ne sont plus des pensums. Or, la relecture et la réécriture sont deux composantes de l’acte de lecture et de l’acte d’écriture. En faisant travailler l’aphorisme en classe, on permet aux élèves d’approcher d’assez près le travail de l’écriture littéraire. N’est-ce pas une aubaine pour les pédagogues ?
À cet intérêt, il en existe probablement un autre, lié à l’usage social d’une forme discontinue d’écriture. Et c’est de cela que va traiter la réflexion qui suit.

Fragment par temps de crise ?
Depuis les années mille-neuf-cent-quatre-vingt, la société approfondit l’atomisation des êtres. L’évaluation des élèves par des grilles compétencielles standardisées, en est une illustration notoire puisque touchant à la jeunesse dès l’école maternelle ! On pourrait tout aussi bien citer la vogue de la génétique pour définir les êtres humains avec le rêve parental et scientifique du choix des traits de son enfant. L’atomisation des sujets, l’émiettement de leurs comportements trouvent, dans la discontinuité du rassemblement d’aphorismes en recueil, un vecteur privilégié de littérature adapté au monde vécu. L’aphorisme, texte détaché formant un tout à part, est une image du fragmentaire.
La société contemporaine bruisse de mots pris à contresens, ficelés dans des formules adaptées au modèle de la communication et, blessés, éviscérés ou trucidés par l’usage guerrier, haineux et violent (pensons aux discours du Président de la République, E. Macron de 2017 à 2027) [1]. La vie du langage de la société contemporaine se développe sous l’égide de l’ordre publicitaire où vendre remplace signifier, où capturer remplace argumenter. Tout un vraisemblable se constitue sur ces leurres verbaux et l’aphorisme, par la condensation de sa forme et l’intensification conséquente de sa signification, vient mettre en question le goût commun pour cette doxa.

Dans le terrain vague des idées et des mots contemporains, l’aphorisme œuvre en suscitant des définitions nouvelles de choses rendues lointaines. Sa brièveté propose au lectorat de cerner le sens que propose l’unité du paragraphe. Certes cette clôture du sens est contrebalancée par la succession des aphorismes réunies en recueil. Toutefois, la disjonction l’emporte avec pour effet que le recueil invite à l’analyse. D’une part, en effet, chaque aphorisme impose l’arrêt sur une unité de sens et, d’autre part, les aphorismes étant écrits au présent ou en référence obligée au présent, le livre est une adresse au lectorat dans le présent même de l’acte de lire.
Par ailleurs, s’arrêter dans l’espace de la brièveté de l’aphorisme induit une suspension momentanée de la linéarité temporelle qui régit le quotidien. Et c’est pourquoi, probablement, la forme brève est convoquée par le poète, particulièrement au moment des crises sociales et des temps économiques qui sombrent. Cette forme brève, fragmentaire, prend une dimension de subversion qui n’est peut-être aussi qu’une quête de contenus vrais des choses. Le dépouillement de la forme aphoristique mettrait plus à nu l’humanité des sens à explorer, à construire. C’est Michel Leiris qui disait du fragment qu’il est « la forme d’écriture la plus humaine » [2].

Cliché du temps qui vient ?
Les aphorismes jouent avec les clichés, avec les stéréotypes, ils les déroutent, ils les détournent. Mais là n’est probablement pas le plus important. En effet, l’aphorisme par sa clôture de sens rappelle voire appelle le cliché. L’aphorisme est peut-être né du désir de la parole du poète à devenir cliché. Expliquons-nous.
Le poète qui écrit des aphorismes cherche à poser une trace mémorielle. Un cliché, c’est une phrase, un syntagme, un énoncé qui a réussi, qui a eu son heure de gloire et qui a été conservé par la communauté linguistique. L’aphorisme, comme unité de discours rêve d’un tel avenir où les mots qui le composent deviendraient indistincts par l’état de solidarité dans lequel la construction les a assemblés. Le cliché, c’est cela, une unité normalement éphémère, que le temps a muni de perdurance. Le poète qui écrit des aphorismes ne cherche-t-il pas à ce que son texte soit résistant à la nature oubliable de toute parole, de toute expression verbale ?
Il est probable que ce qui attire l’aphoriste est que ses aphorismes, construits en une situation d’énonciation donnée, proposés sur le support non éphémère du livre, survivent aux mois de vie qui suivent toute publication. Il est probable, aussi, que l’aphoriste cherche à ce que ses aphorismes s’instituent en tant qu’unité de style, en tant qu’espace de construction de sens et ne retournent pas à l’inconstruit de l’éphémère commercial de l’édition. Le choix du genre de l’aphorisme ne prend-il pas le sens d’une pérennité recherchée ?
Mais de quelle pérennité parle-t-on ? Le cliché d’une mémoire à venir que porterait l’aphorisme serait, par définition, non figé puisque, de fait, il est non advenu et même est tout en devenir de par les lectures sollicitées par le livre proposé en librairie. L’humour, quand il est présent dans l’aphorisme [3], remplit cette fonction d’alerter sur l’inachèvement du sens ; le versement dans le rire est certes une mise à distance mais aussi une invitation à explorer le texte pour faire advenir des contre-valeurs.

Tout ceci est juste, à condition de garder à l’esprit que, mémoriel et pourtant à venir, ce cliché est circonscrit par l’acte langagier hors situation sociale précise. Le poète userait donc de l’aphorisme par croyance intime à la puissance des mots et des formules. La distance du sourire et du rire n’entame pas la foi dans le langage, c’est-à-dire la foi dans l’engagement des humains pour maîtriser leurs discours contre les assauts des lieux communs et stéréotypes. D’ailleurs, un recueil d’aphorismes n’est-il pas la forme livresque qui fait l’éloge de la rupture ? N’impose-t-il pas au lectorat de donner du sens à chaque aphorisme pour lui-même tout en le titillant à rechercher les liens entre les aphorismes qui se côtoient ? Un tel recueil relève de l’écriture de la discontinuité ; il vise l’éblouissement par l’intensité de l’instant. L’aphorisme serait-il alors une réponse à la déliaison du monde en cours ?

Présentation de deux recueils à étudier avec les élèves

Massot, Jean-Louis, L’A. Á.F.L.A l’Appareil Á Fabriquer Les Aphorismes, mode d’emploi, Cactus inébranlable éditions, 2020, 60 p. 10€

Voici un genre où excelle Jean-Louis Massot. Il maîtrise avec une égale jouissance la brièveté, l’humour et l’art de la chute : « Dans la Dame au Camélia, on découvre vite le pot aux roses. »
Le poète aphoriste met les mots devant leurs responsabilités. Ainsi, « Parfois on voudrait pouvoir revenir en avant », où revenir et avant sont mis à la question pour un alliage impertinent.
La polysémie est convoquée comme modalité rieuse d’étendre le domaine du discours en irradiation du sens déviant sur tout l’énoncé : « Un chirurgien ne réussit pas toujours ses opérations bancaires ».
Et puis il y a le simple jeu de mots : « Il n’y a aucun danger à croiser dans le Sahara occidental un Maure vivant ».
L’aphorisme est aussi un dispositif de déconstruction des stéréotypes langagiers. En cela, l’aphorisme « est une solution avant d’être un problème ». Pourquoi ? Parce qu’il invite le lecteur, la lectrice, à se mettre à jouer avec les mots et les formules figées. À chacun de trouver ses mots pour trouver sa vie : « Derrière chaque être humain se cache un aphorisme » ou « Un aphorisme, c’est la voix de son être ».
L’ensemble des aphorismes est précédé d’un guide pour leur fabrication. Il ne s’agit que de prendre à contre-pied les poncifs sociétaux, de pasticher les modes d’emploi, de dénoncer la vénalité de nos sociétés v où tout s’achète, s’assure et se paie, de réaliser des montages verbaux pour faire rire. Pour autant, le langage ayant quand même horreur du vide sémantique, les aphorismes commentent l’actualité contemporaine : « Un aphorisme court en dit long ». Mais ceci sans se prendre la tête car « la paresse n’est pas un état, c’est une politique ». Jean-Louis Massot nous régale et se rassasier de sa nourriture verbale n’a d’égal que « bouffer une curée de pomme-de-terre », même si « Le pire serait de penser qu’on l’a évité »… songeons à la mise en péril de la survie de l’humanité par le capitalisme. Peut-être qu’un jour, l’aphorisme ne sera plus suffisant qui édicte « on sousvit comme on peut ».

Massot, Jean-Louis, À peine al dente, Cactus inébranlable éditions, 2026, 95 p. 12€

L’auteur de L’A. Á.F.L.A l’Appareil À Fabriquer Les Aphorismes, mode d’emploi poursuit ici sa route d’« aphoristeur », pour reprendre sa propre dénomination. Nous l’avons vue, Jean-Louis Massot excelle à tracer des trajets joyeux de poésie. Il aime l’humour jusqu’à la suprême raison sociale de parler de l’actualité. Il n’est jamais assommant car trop soucieux de ne pas perdre le fil de ses sentiments et impressions, de ses sensations et jugements, de ses certitudes et de ses doutes. En revanche, il cultive l’impertinence, qualité qui se fait rare notamment en poésie où le sérieux règne en maître sur la production contemporaine préoccupée surtout de ne jamais communiquer directement avec le lectorat….
Avec Jean-Louis Massot, la communication directe n’est pas une faute d’écriture, elle est une volonté d’adresse et de réciprocité. Même s’il a « la tête sous les épaules », le poète sait ce qu’il fait, et il s’y tient avec rigueur, persévérance et art, combattant l’emphase et le pompeux du genre de l’aphorisme, prenant le contrepied des aphoristes chagrins. Eh oui, la poésie de Jean-Louis Massot est une encyclopédie de poétique et de rhétorique mise à la portée de tous. Il ne l’étale pas, il en use, on ne s’y use pas, on y rit. Comme on aurait dit au temps de Malherbe, Massot regratte les mots et rend, au jugement, douteux leur usage afin de « ne pas utiliser ses points de vue à l’aveugle ». Mais à l’inverse des temps versificateurs du grand maître en soporifique poésie, Jean-Louis Massot se complaît en substitutions (« Ainsi que la pluie, je douche du bois »), paronymie, homophonie (« Si un vice te taraude, écroue-le »), syllepse de sens (« Ne jamais vendre la mèche à son coiffeur »). La contrepèterie se complexifie comme dans « Quand le vin est tiré, se méfier des verres perdus » où l’aphorisme joue du paradigme de la boisson et de celui de l’arme, les croisant pour créer un sens insolite, où l’humour triomphe.
Et le poète use de bien d’autres procédés rendus coquins en vilenie de langue, recourant parfois au parler ordinaire, au barbarisme hilare, au franglais d’ironique usage. Transposé – on imagine déjà le sursaut offusqué du poète à l’annonce de cette opération… mais patience… il s’agit d’une tentative pour ne point malherbiser le gazon massotien – donc, transposé au dix-septième siècle le poète aurait joué du gasconnisme, de l’italianisme, de l’hispanisme… C’est que Jean-Louis Massot est heureux dans le mélange, il aime surfer sur les mots migrants, sur les expressions transfuges (« je n’aurais pas voulu être à bride-abattu sans sommation »). Et s’il nous tire l’oreille en s’emparant de soi par les sons (« Repris de justesse, cherche peine perdue »), il ne le fait pas à la Malherbe parce qu’il semble bien adhérer à un art poétique du désordre : « Tout compte fait, un tiroir qu’est-ce ! ». Mais un désordre raisonné. En effet, le recueil est organisé, chaque page reproduit une même structure aphoristique : le premier aphorisme est presque un titre de page énonçant l’objet d’une commémoration, comme il sied en nos temps où pas un jour n’est point dédié à quelque chose (« À chaque jour sa journée mondiale : / Journée mondiale du pas cadencé ») ; ensuite, au milieu de la page, vient un aphorisme en italiques où l’aphoristeur livre un de ses rêves déchus (« Je n’aurais pas voulu être un pis-aller sans retour » ; « j’aurais aimé être un orchestre qui joue le jeu ») ; enfin le dernier aphorisme de la page est une question (« j’écris ou j’ai face… » ; « Les nuages bas, on les mesure à partir de quelle hauteur »). Cette organisation de la page crée du rythme, rompt l’effet d’accumulation, un danger bien réel pour un recueil d’aphorismes et donne un peu la main au lectorat, enfin la main ou la voix. Et comme la dérision surgit souvent (« Vous la trouvez comment cette question ? ») l’ordre est maintenu à distance discrète.
Et quitte à nous faire taper sur les doigts par la règle du sieur poète Massot, nous dirons que derrière le libertinage des abouchements assonantiques et les clivages consonantiques, le poète cherche une « manière vive, fine, et nouvelle en [notre] temps » (Boileau) à rendre la poésie proverbiale en en déconstruisant quelques vérités d’usage… et « En cas de naufrage, il est conseillé de rester très terre à terre »…

À peine al dente joue des genres qui jouxtent l’aphorisme : la sentence, l’axiome, le proverbe, etc. C’est que, même si l’affirmation sera probablement contestée, l’aphorisme est la forme générique de toutes les formes brèves. Reste une difficulté, à laquelle l’œuvre aphoristique de Jean-Louis Massot, cherche issue et qui est celle-ci : l’aphorisme naît, probablement du désir de concentrer dans la brièveté de sa ligne le tout d’une pensée ; de même, l’aphorisme nourrit l’illusion qu’une phrase, simple de préférence, peut être posée dans l’absolu sans co-texte, et réussir à signifier, à dire quelque chose. Voilà une difficulté, puisque ces deux traits feraient de l’aphorisme un vecteur formel de l’idéalisme, visant les vérités universelles posées dans l’éternelle intemporalité. Il y a difficulté puisque l’œuvre d’aphoristeur de Jean-Louis Massot, qui pense « utile de relancer la question hors des limites du terrain d’empoigne », s’oppose à cette tentation de l’art pour l’art. Elle récuse le langage évidé des charges sociales, car tout langage, par nature autant que par culture, en est pétri. Il semble bien que Jean-Louis Massot, en sa compulsion aphoristique, cherche à débroussailler un espace littéraire neuf, entre poésie et philosophie diraient les érudits consciencieux, entre poésie et langage courant préfèrerions nous dire, afin de rappeler la littérature à sa mission de travailler le sens de la vie, de l’humain, de la nature et des éléments, de l’ordre économique et de l’ordre social, de la vie commune et de la vie individuelle. Jean-Louis Massot écrit des aphorismes pour partager les mots de son esprit, pour tendre la main au lectorat et former, par la poignée de main, un nous potentiel. Il y a de l’humilité et de l’amour dans l’humour de Massot. Et comment ne pas rêver à une littérature qui humaniserait le cours du monde en procédant sur les idées en un esprit de clarté ? Et cela sans se prendre trop au sérieux, sans se piquer au jeu, au moins dans l’instant… car l’aphorisme, Jean-Louis Massot ne dira pas le contraire est un genre de l’instant.
Oh ! Bien sûr, de temps en temps, arrivent sur la page quelque référence littéraire. Et c’est vrai, même si quand on doit « écrire sur une machine à coudre pour raccommoder ses phrases » (merci Lautréamont) « on a que faire du marin sobre dans Le bateau ivre » (ah ! Rimbaud), il faut bien avoir conscience qu’on écrit toujours avec ce qu’on connaît, que nos mots sont communs à d’autres et que leur mise en rapport sont parfois des rappels et, d’autres fois, des appels et toujours des invitations à entendre les voix qui déboulent sans crier gare : « on ne tombe pas des nues sans parachute ». Peut-être même, par désir d’« être en phrase avec moi-même », le poète rêve-t-il de cultiver son jardin ; en tout cas, il l’affirme : « Pour se cultiver, rien de tel que de potager un livre »… fût-il À peine al dente. Et la lectrice, le lecteur, impatiente, impatient, de mijoter en leur tête quel autre plat littéraire Jean-Louis Massot a bien pu mettre au four.

Notes


[1Pour une analyse plus détaillée : Geneste, Philippe, « Violence verbale et politique », le chiendent n°32 mai 2026, p.5.

[2Michel Leiris cité par Jeannelle, Jean-Louis, « Facettes méconnues de Michel Leiris », Le Monde 5/02/2021.

[3Les aphoristes sont souvent des gens pompeux produisant des textes guindés ou plein d’affectations. L’œuvre de Jean-Louis Massot, qui nous servira ci-après d’illustration, déroge à la tradition et l’auteur conviendrait sans nul doute que « la littérature existe aussi pour nous rendre heureux » (Duchesne, Alain, Leguay, Thierry, Petite Fabrique de littérature 3. Les Petits papiers, Paris, Magnard, 1991, 287 p. – p.7.)