Premier volet

Enfance friable, société coupable

août 2026

Une enquête menée sur une cinquantaine de collèges du département de la Gironde nous a montré que les romans contemporains, destinés à la jeunesse, et mettant en scène l’expérience d’enfances brisées mais aussi de vies que l’actualité médiatique présente comme prédisposées à devenir ce qu’on en filme, sont quasi absents des classes. Or, ils sollicitent des représentations essentielles à la compréhension de la condition de l’enfance contemporaine, tant ici qu’ailleurs.

La fiction est une représentation qui passe par un filtre codifié de l’expression, avec un but esthétique créatif délibéré. La fiction réaliste peint un tableau de mœurs en ayant soin de mettre en convenance ses techniques littéraires d’élaboration avec les représentations qui peuplent les esprits contemporains du temps de son écriture. La pauvreté, l’exclusion, la maltraitance, la marginalisation, la violence, l’implosion de la famille, l’alcool, la misère, le chômage, l’exploitation domestique ou dans l’économie parallèle, l’abus sexuel, sont autant de caractéristiques que partagent les enfants mis en foyer, placés en centre ou famille d’accueil, suivis par l’aide sociale à l’enfance, ou encore les jeunes qui ont trouvé refuge dans la rue. On les appelle souvent les enfants difficiles.

Pour ces enfants parler, comme il est de coutume, d’une crise d’originalité juvénile est hors de propos. La nécessité vitale de s’adapter à un environnement devenu hostile, et en miroir duquel ils se situent, confond leur enfance ou adolescence à la fixation de la vie que représente habituellement la vie adulte. Quand pour les jeunes de cet âge la question de savoir qui on est se pose couramment, eux ne se la posent pas. Pourquoi ? Parce que la société a déjà décidé de qui ils sont. Les trois romans que nous présentons (dans ce blog et le suivant) scrutent ce sentiment déposé dans le for intérieur des jeunes personnages : être soi et ne pas pouvoir être un autre, la personnalité comme prison et non comme construction. La société a imprimé sur eux son idéal gestionnaire et sa grille de valeurs d’individus monolithiques, indéformables, prédestinés.

« Car avant chaque acte, il y a une histoire »

À travers l’histoire d’un enfant noir d’Abidjan, de milieu pauvre, le roman de Christian Mellan Niamke [1] conte, dans une langue soignée, souvent poétique, usant des assonances et allitérations dans des descriptions à caractère symbolique, comment la société fabrique la délinquance. De ce point de vue, il s’agit bien d’un roman à thèse sur les promesses non tenues de l’ordre social, quand celui-ci repose sur l’inégalité des conditions de vie et l’exploitation.
L’enfance de Kassim, c’est le nom du héros, l’invite à devenir invisible, lui apprend à ne pas interroger le monde sous peine de se retrouver accusé d’impertinence. Alors, « il existait en silence » (p.17) ; alors, peu à peu, la parole s’est évanouie en lui, et, nourrie par la colère et le silence, l’expression a pris les voies de l’acte. La violence s’est installée. Le livre scrute la genèse de cette installation, raconte les ruptures (avec les autres, avec l’école, avec la famille) et les transgressions qui en balisent la route.
Le roman Les Voix silencieuses raconte la rue comme lieu de la survie, il raconte la rue et sa loi, il raconte les solidarités qui s’y bâtissent, mais factices car soumises à la concurrence, à la loi du plus fort qui sécrète sa propre hiérarchie :

« La rue ne protège jamais les siens.
Elle les utilise, les consume, puis les rejette quand ils ne servent plus à rien » (p.48).

Kassim passe dans la vie sans personne qui l’écoute, sans tuteur. Les humiliations qu’il subit, les fins de non-recevoir formulées à son égard, dans la famille, à l’école, le silence opposé à ses interrogations, tout nourrit une mémoire de la douleur qui le pousse en dehors de la vie que la société dit lui proposer. Il vit de par l’absence de réponses à ce qui trouble son rapport au monde et aux autres, à ce qu’il ne comprend pas. Il vit donc une picnolepsie : il se sépare de ce réel qui le rejette pour plonger dans la rue, vivre de la rue au risque de vivre à la rue.

Comme Alice au pays des merveilles, il se sent en chute libre dans le puits de la rue. Le présent seul compte car l’avenir est trop écrit et le passé vaut mieux d’être oublié. Quand on vit à la rue, voir est la clé. C’est du voir que naît le savoir propre à la survie dans la rue. Dans un premier temps, le personnage tend à faire confiance à cette vie de rue, il y trouve, croit-il, de quoi se réaliser… Mais la rue aussi est trompeuse, elle est un trompe-l’œil. La vision y a ses œillères, car là aussi, interroger, c’est s’affaiblir, c’est risquer le doute, la fatale hésitation et c’est, de toute façon déroger à la loi coutumière des survivants des rues. Dans la rue, les apparences à nouveau entourent Kassim, l’encerclent, l’emprisonnent. Comment trouver alors la voie de la sincérité ? Comment être sincère à soi-même, une fois l’engrenage des violences enclenché ? Comment faire avec ce qu’on est devenu ? Les mots ne peuvent rien sans quelqu’un pour les entendre, sans la confiance retrouvée en sa volonté de nouer la vie selon d’autres lois que celles de la rue et que celle de la société exploiteuse. Mais alors, quand tous les liens sont brisés, où trouver l’énergie d’une renaissance et vers où diriger ses pas ? C’est à cette question à laquelle le livre de grande sensibilité de Christian Mellan Niamke tente de répondre.

Pour une partie, l’ouvrage emprunte la voie de la résilience (« accepter ses blessures » p.75 ; « et parfois, la fragilité est le premier pas vers la compréhension de soi » p.75). Il n’en reste toutefois pas là et Kassim cherche « comment on pouvait même, un jour, s’en libérer » (p.76) ; sachant que « changer ce n’est pas devenir quelqu’un d’autre. C’est arrêter de fuir qui on est vraiment ? » (p.82). Mais alors, n’est-ce pas nos actes et les intentions qui y préside qui constituent la personne ? Ne s’agit-il pas de vaincre la peur générée par les rêves enfantins irréalisés, de dépasser les volontés de relations humaines échouées ? Fuir ses peurs comme les transformer en agressivité prédatrice envers les autres ne sont que les deux faces comportementales du déséquilibre de la vie qui interdit l’épanouissement. Comment conquérir la confiance, comment partager la confiance, comment se sentir en confiance, pour juguler la colère, la violence et la peur qui les fondent ? Pleurer tous les possibles à vivre qui ont été perdus peut-il s’envisager sans comprendre la part sociale des douleurs, des indifférences ressenties, des injustices de la société de classes ? Ne vaut-il mieux pas trouver la clé qui ouvre les impossibles qui nous enferment ? Plus que répondre à toutes ces questions, les envisager, les porter en soi, réclame lucidité, mais aussi requiert un rapport d’écoute entre soi et les autres. Kassim trouve à s’appuyer sur sa mère et sur un éducateur.
Les Voix silencieuses plonge dès lors le lectorat dans le processus mental, affectif, psycho-affectif à l’œuvre chez Kassim. Tous les instants vécue, toutes les expériences traversées cessent d’être perçues parcellaires et se fondent en une continuité. Le temps cesse d’épouser les fuites et s’installe en durée dans le for intérieur du personnage. Les conditions pour surmonter une vie qui a perdu le fil de son sens, pour prendre langue avec les autres donc avec soi, peuvent se réunir. Et le lectorat attentif comprend alors, comprend aussi, que l’Histoire des sociétés se trame dans le cours ordinaire des vies anonymes et silencieuses, dans la douleur de solitudes blessées.

« Parce que chaque cicatrice raconte une histoire » (p.89) et parce que « chaque histoire mérite d’être entendue » (p.89), Les Voix silencieuses est un roman qui parle aux jeunes, adolescents et jeunes adultes, en soulignant que la part de soi dans sa vie se mesure à la part de la société dans cette vie. Par son écriture soignée et la circonspection mise aux détails descriptifs, le livre de Christian Mellan Niamke s’ouvre aisément à la représentation par le jeune lectorat de tout continent, engageant ainsi une réflexion nourrie sur les phénomènes de la violence, de la délinquance, du phénomène des bandes, qui sont instrumentalisés par les politiciens de l’ordre. La fiction réfracte la vie et invite à la réflexion contre les sermonnaires perfusés à la culpabilisation. Dit autrement, entendre les voix silencieuses pour réfléchir à haute voix.

Ces enfances de solitude infinie
Vincent, Benoît, Hugo et les autres… Une enfance au foyer [2] est un autre roman à lire tant à la pré-adolescence qu’à l’adolescence. Il est une immersion dans un foyer de l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Les enfants, qui y sont placés, ont connu des maltraitances à l’intérieur de leurs familles, ont assisté à la déchéance sociale ou physique de leurs parents avant que des services sociaux et le juge décident de les retirer, de les en séparer.
Parfois, comme Vincent le héros de 12 ans, ils ont connu aussi le placement en famille d’accueil, avant d’intégrer un foyer. Ici le foyer n’est ni un Foyer de l’enfance ni un Centre d’accueil, ni un Centre d’hébergement, mais un foyer pour garçon de statut privé catholique. L’auteur, éducateur spécialisé de formation, a fait sa carrière dans le secteur de l’ASE et a dirigé un établissement social pour adolescents et adolescentes en difficulté. Mais les éléments du récit sont abstraits de son expérience et l’établissement est fictif.
En dehors du premier et du dernier chapitre du livre, qui sont écrits à la troisième personne, autour de l’histoire de Benoît, un pensionnaire du foyer, les vingt-deux-autres sont narrés par le personnage Vincent dont on suit l’histoire. C’est à travers son point de vue que l’on découvre les histoires des membres de son groupe de référence dans ce foyer où il est affecté.

Le roman s’appuie sur la description détaillée de la vie au sein du centre de mineurs, en faisant découvrir le fonctionnement et l’emploi du temps, les rythmes annuels et les contraintes quotidiennes. Au fil des péripéties, on entre dans l’histoire de plusieurs protagonistes, et c’est une image de l’envers de la société qui s’y dessine. Au fil des mois, car le récit est chronologique, Vincent, le narrateur, va constater les menées pédophiles du directeur catholique qui rôde dans les chambres, la nuit, après le départ des éducateurs. Le roman raconte aussi comment les enfants et les éducateurs vont réagir. Cette seconde trame de l’histoire permet de poser la question centrale pour les enfants de l’ASE comme pour la société, celle du rapport à l’autorité.
Le livre refermé, on comprend combien « managérialiser » les structures de l’ASE ou codifier les méthodes de l’Aide à l’enfance en danger, sont inaptes à accompagner la reconstruction de ces enfants, pré-adolescents ou adolescents. Les histoires si singulières refusent la standardisation qui sied à l’uniformisation de la gestion administrative et numérique de l’ASE. « L’humain est impondérable » disait Henri Joubrel [3] qui ajoutait que « technifier » les relations avec les jeunes ne pouvait qu’éloigner un peu plus le travail d’éducation et rééducation de la visée humaine et socialisante pourtant annoncée. Parce que Vincent, Benoît, Hugo et les autres… Une enfance au foyer n’angélise pas les jeunes du foyer, mais parce qu’aussi, il décrit les contradictoires interventions des adultes responsables de son fonctionnement, le roman ouvre aux lecteurs et lectrices à la réflexion. Le placement est un traumatisme, parce qu’il sépare l’enfant du milieu de sa vie qui ne se limite pas à la famille et donc nie son histoire faite de relations interpersonnelles (autres enfants, voisins, adultes autres que les parents), d’investissement personnel dans des lieux où chacun, chacune compose sa vie. Dans la plupart des cas, « le placement signifie la perte totale et brutale de tous ceux – et de tout ce – qui faisaient leur vie antérieure » [4].
À l’heure où le secteur social et médico-social subit la fermeture de nombre de ses structures, où la violence sociale (creusement des inégalités, licenciements massifs, déprofessionnalisations, chômage entretenu et stigmatisation des laissés pour compte identifiés à des fraudeurs) atteint un haut degré et où, en retour, se multiplient des troubles de comportement chez des enfants, des adolescents présentant pour certains des difficultés psychologiques pénalisant leur socialisation et leur accès aux apprentissages, lire l’ouvrage de Daniel Granval peut permettre au jeune lectorat de débattre en classe de l’avenir, un avenir qui ne peut pas être dessiné sans sortir les enfants de l’ASE de la solitude infinie face à leur avenir condamné. Un avenir est social ou bien reste inimaginable.


Notes

[1Niamke, Christian Mellan, Les Voix silencieuses, éditions L’Harmattan, 2026, 120 p. 14€.

[2Granval Daniel, Vincent, Benoît, Hugo et les autres… Une enfance au foyer, L’Harmattan, 2023, 173 p. 16€50.

[3Joubrel, Henri, « Préface » à Ziolkowski, Jean, Les Enfants de sable, illustrations de Serge Ziolkowski, Blainville-sur-mer, L’Amitié par le livre, 1957, 317 p.

[4Maillard-Déchenans, Nicole, Maltraitance sociale à l’enfance. Témoignage d’une institutrice en Foyer de l’Enfance, Saint-Pierre d’Oléron, Les Éditions Libertaires, 204 p. – p.75.