Le privilège du génocide
Essai de Provence XXII
ジェノサイドを行う特権

« le combat d’Israël est celui de notre civilisation ». (Éric Zemmour, octobre 2023)
Les propos de ce délinquant multirécidiviste, ex-candidat à la présidentielle française, ne nous apprennent rien d’autre (à priori) qu’une lecture par l’extrême-droite du conflit israélo-palestinien. Cette position s’inscrit dans une stratégie idéologique visant à lier directement la situation géopolitique du Proche-Orient aux thématiques politiques intérieures des extrêmes-droites européennes, notamment d’une menace fantasmée de l’islamisation (islamophobie) et de l’immigration en Europe (théorie complotiste du « grand remplacement »). Que l’état d’Israël bénéficie du soutien des pays du G7, dont le Japon fait partie, est incontestable. Ces sept plus grandes puissances économiques se partagent à elles-seules, les deux tiers de la richesse nette mondiale. Mais elles se partagent également un aspect moins reluisant : tous ces pays ont une histoire coloniale, plus ou moins oubliée ou occultée à l’heure actuelle. Nous nous proposons d’examiner à travers la notion interdisciplinaire de blanchité, le lien entre une violence hors norme et des situations coloniales historiques. Il s’agit de faire suite à notre traduction de l’intervention du chercheur universitaire, Jean-Christophe Goddard. L’enjeu est de taille car il pose indirectement des questions douloureuses à mes compatriotes : Dans quelle mesure le soutien actuel des autorités japonaises à l’état d’Israël, est une réminiscence de son passé colonial ? le combat d’Israël est-il aussi celui de notre civilisation ? autrement dit, dans quelle mesure le Japon par son soutien, révèle sa blanchité ?
Suite Le Privilège de la transgression [1], Essai de Provence XXI
Blanchité et perversité. L’érotisation de l’horreur
Trahir la blanchité signifie la dévoiler. Que ce dévoilement soit celui d’une disposition à commettre le mal pour le mal, c’est-à-dire en tant que mal, et donc à absolutiser la violence au-delà de toute mesure, à la cultiver et l’optimiser perversement, moyennant la mise en œuvre d’un processus fonctionnel minutieusement calculé et exclusivement orienté vers la jouissance d’une sorte de « perfection négative », c’est, depuis cinq siècles, sur les trois continents de la traite Atlantique, une évidence que, par expérience, aucun Noir ne peut ignorer. La figure récurrente du Mundele (le nom du Blanc) est, encore aujourd’hui, dans le bassin du Congo, Bula-matari (en kikongo : le « briseur de pierre »), par allusion à Henry Morton Stanley, l’explorateur au service de Léopold II, l’homme qui faisait sauter les rochers à la dynamite. Mais si le discriminant majeur de la classification du Blanc en Mundele est bien la force, ce n’est toutefois pas au courage qu’il est fait référence sous ce nom, mais à la cruauté [2]. Aussi « Bula-matari » évoque-t-il tout autant la funeste mémoire de l’ignoble Dom Francisco Bullamatari, un notable du XVIème siècle réputé pour ses atrocités, telles, dit-on, que mêmes les démons du lieu où il fut inhumé ne purent admettre sa sépulture et s’employèrent à en déterrer le corps.
Paradigmatique de la violence transgressive spécifique à cette cruauté, qui porte au-delà du mal et à propos de laquelle le philosophe et analyste de la perversité Pierre-Henri Castel invente le syntagme « pire que le mal » [3], est l’exécution publique le 14 juillet 1903, par explosion à l’aide d’une cartouche placée dans l’anus, d’un guide « indigène » accusé de trahison, Papka, en Afrique équatoriale française. Un crime inqualifiable (à vrai dire encore courant au XIXème siècle dans les Antilles françaises moyennant l’usage de poudre à canon) qui fut à l’origine, en 1905, de la mission d’enquête sur les exactions françaises confiée à Savorgnan de Brazza, et qui valut aux fonctionnaires coloniaux responsables de l’exécution à peine un peu plus de deux ans d’emprisonnement, tant leur condamnation fut jugée scandaleuse. Patrice Yengo lui a consacré des pages décisives dans L’ordre de la transgression [4]. On retiendra la ritualisation de l’acte sacrificiel au centre de la foule des colonisés rassemblés de force pour une cérémonie à la gloire de la France et de ses valeurs universelles, l’insistance sur la suspension de ceux-ci au temps du Blanc, l’impossibilité de deviner clairement ses intentions et de présager la fin de son action, l’attente angoissée de savoir jusqu’où il ira, enfin l’épouvante paralysante de la réalisation de la toute-puissance par l’effroi de la sodomisation et de l’explosion par « le foutre dynamite ». Bref, l’ensemble du mode opératoire qui atteste la perversité dont le principal effet est l’érotisation exacerbée de l’horreur, la confusion sidérante provoquée par la décharge orgasmique de l’explosion des chairs, la mort de l’autre comme jouissance salvifique identique à la pleine affirmation de la puissance civilisationnelle.
Le privilège du génocide
Car, si le Blanc jouit dès la levée du Drapeau, par quoi il énonce sans ambiguïté la loi et son interdit, c’est parce qu’en s’instituant seul et unique maître de la loi, il s’institue par là-même seul et unique maître de sa violation, maître d’une transgression illimitée, qui ne se mesure plus à l’aune de la loi (ne comporte plus rien de négatif), mais s’alimente indéfiniment d’elle-même.
Le privilège de la blanchité, qu’est la blanchité, est avant tout le privilège de la transgression. Le privilège positif de détruire infiniment autrui.
C’est ce privilège des Blancs de donner « cette mort » que s’attribue et performe en afrodystopie postcoloniale le Guide Providentiel dans La vie et demie, le roman de Sony Labou Tansi : le saccage du corps démantelé, déchiré, l’éclatement, la mise en lambeaux des chairs. Le privilège du meurtre génocidaire, au sens strict où il est le meurtre (-cide) du lignage (-génos) autant par l’anéantissement, la pure et simple disparition des êtres spécifiés par leurs appartenances (la suppression d’un différentiel d’humanité lignager) que par l’impossibilisation qui en résulte de toute naissance, de toute anthropogenèse, dès lors que celle-ci procède par réintégration à une nouvelle personne des multiples composantes animiques et cosmiques seulement dispersées intactes lors de la mort des ancêtres.
Comme toute figure contre-anthropologique populaire, Bula-matari, qui identifie le Blanc par l’usage de la force explosive, la manie de dynamiter, est une figure on ne peut plus pertinente. Depuis le bombardement de Calicut par la flotte portugaise dans l’Océan Indien au début du XVIème siècle jusqu’aux bombardements aériens coloniaux contemporains (perversement dits « de pacification »), il est évident que l’anéantissement de tout ordre humain viable moyennant l’usage de corps explosifs est un trait distinctif des Blancs. Qu’il s’agisse d’un privilège, c’est attesté par l’âpreté avec laquelle ils le disputent aux autres. Les guerres asymétriques qu’ils déclenchent, directement ou indirectement, n’ont d’autre but que de leur assurer la maîtrise exclusive de la transgression. Carl Schmitt a lié l’appel à la justa causa et la criminalisation corrélative de l’ennemi au développement de la technologie aérienne d’anéantissement. Mais la criminalisation de l’ennemi signifie, en réalité, le déclassement ontologique de sa violence par la reconnaissance de sa possible évaluation selon une échelle du mal, et donc de son caractère en soi justiciable et punissable. Le privilège de la transgression, c’est-à-dire de la violence absolutisée au-delà de toute évaluation, non justiciable et impunissable, indissociable de la priorité d’une cause juste sur toute autre considération (de droit, d’humanité, d’avenir…), revenant quant à lui à la seule puissance capable (matériellement et, pour ainsi dire psychiquement) d’avoir recours à une arme de pure et simple destruction.
Épilogue
Une enquête d’Al Jazeera révèle comment les munitions thermiques et thermobariques fournies par les États-Unis, qui brûlent à 3 500 °C, ont fait disparaître sans laisser de traces près de 3 000 Palestiniens. [5]
Jean-Christophe Goddard produit un concept de la blanchité à partir d’une approche contre-anthropologique, c’est-à-dire la manière dont les indigènes se représentent et critiquent la culture du colon. La situation est celle d’une mémoire vivante des transgressions coloniales, persistante dans la langue du Bassin du Congo telle que l’étudie l’anthropologue congolais, Patrice Yengo. La distance historique et géographique devait nous rassurer face à de telles atrocités faites au nom d’une souveraineté coloniale révolue. Mais le traitement philosophique qu’opérait Goddard en traduisant la blanchité comme privilège d’une violence inouïe et hautement technologique, me renvoyait aux politiques militaristes qui poussaient en France (Ukraine) comme au Japon (Taiwan). C’est alors le nom de l’état d’Israël qui me hantait et le silence médiatique et universitaire sur les crimes contre l’humanité commis à Gaza, au moyen des dernières technologies de l’armement. Tout se passait comme si Gaza était un laboratoire à ciel ouvert pour l’industrie de l’armement à venir. En d’autres termes, le combat civilisationnel qu’affirmait l’idéologue raciste Zemmour, coïncidait avec un renouveau du privilège de la blanchité dans l’anéantissement de Gaza. Notre silence et notre inaction, une adhésion tacite à ce projet suprémaciste.
[1] publiée par la Revue Multitudes
2025/4 n° 101 - Hiver 2026, Trahir la blanchité
[2] Patrice Yengo, « Mundele. Quand, dans le Bassin du Congo, le nom du Blanc dit la violence et la mort », Tumultes,n°48, 2017.
[3] Pierre-Henri Castel, Pervers, analyse d’un concept, Ithaque, 2014.
[4] Patrice Yengo, L’ordre de la transgression, PUPPA, 2022.
[5] Une enquête publiée en février 2026 par le programme d’investigation d’Al Jazeera (The Rest of the Story).