L’histoire n’est pas le passé
Essai de Provence XVII
歴史は過去ではない

L’histoire n’est pas le passé
歴史は過去ではない
L’histoire n’est pas le passéC’est le présent.Nous portons notre histoire avec nous.Nous sommes notre histoire.Si nous prétendons le contraire, nous sommes littéralement des criminels.
James Baldwin
Je voudrais établir, une proposition modeste, une semaine d’histoire des Blancs. [et en sourriant] Parce que la réponse à ces questions ne se trouve pas en moi mais dans cette histoire qui produit ces questions. Il est trop tard pour parler de relations interraciales, mais de quoi parlez-vous !? Et tant que nous aurons des « relations raciales », comment peuvent-elles se détériorer ou s’améliorer ? Je ne suis pas une race et vous non plus. Non. Nous parlons de la vie et de la mort de ce pays. Et l’une des choses, je ne plaisante pas quand je parle d’une semaine d’histoire des Blancs, l’une des choses qui afflige le plus ce pays, c’est que les Blancs ne savent pas qui ils sont ni d’où ils viennent. C’est pour cette raison que vous pensez que je suis un problème. Mais je ne suis pas un problème, c’est votre histoire qui l’est. Et tant que vous prétendrez ne pas connaître votre histoire, vous en serez les prisonniers. Et il n’est pas question que vous de me libériez, car vous ne pouvez pas vous libérer vous-mêmes. Nous sommes dans le même bateau. Enfin, lorsque les Blancs, entre guillemets, parlent de progrès par rapport aux Noirs, tout ce qu’ils disent et tout ce qu’ils peuvent vouloir dire par le mot progrès, c’est à quelle vitesse et à quel point je deviens blanc. Eh bien, je ne veux pas devenir blanc, je veux grandir et vous devriez en faire de même. Je vous remercie.
extrait d’une lecture « The World I Never Made »,
hiver 1986, au National Press Club, trad. 木岡さい
une histoire du présent
D’où j’écris, aucune bombe ne tombe du ciel, aucune technologie d’armement ne menace nos vies. Nous habitons pourtant sur les terres du deuxième exportateur d’armement au monde [1], un état et une société française engagée auprès d’Israël. Ce qu’on entend le plus souvent, ici :
- La Palestine n’existe pas • Israël mène une guerre contre le terrorisme avec le soutien moral, économique et militaire de l’Occident • Aucun contexte historique n’est nécessaire • Tout commence, le 7 octobre 2023 avec l’attaque du Hamas
Deux générations plus tôt, je m’interroge sur le monde de mes grands-parents. Du côté paternel, ils sont nées et ont grandit en Algérie, il est d’usage de parler de pieds-noirs [2]. À la maison, l’histoire de la colonisation française n’était pas tabou comme pouvait l’être la sexualité dans ce milieu catholique. Cette histoire n’était pas réelle, la notion de « colonie » n’intervenait pas, l’Algérie était le pays natal (la patrie). Quelques récits familiaux tournaient en rond autour d’une constante ; la symbiose entre eux, français d’Algérie et Arabes, avait été détruite par la guerre et les nationalistes algériens (le FLN [3] ). Ce que j’entendais le plus souvent :
- L’Algérie c’était la France • La France a unifié et modernisé l’Algérie • L’armée française a combattu le terrorisme algérien, notamment les Fellaga [4] • La défaite de la France était politique, non pas militaire
A l’époque, à l’instar de nombreux petits-enfants d’origine pieds-noirs, je contredisais en apparence ce que Baldwin affirme à propos de ces blancs paumés ou perdus. Ma situation m’apparaissait simple et claire, droit dans mes bottes. On pourrait circonscrire à la seule situation étasunienne le propos de cet écrivain afrodescendant, c’est une manière insidieuse de réduire sa portée réflexive. Non, le récit de mes grands-parents me permit d’intégrer cette origine historique et familiale, qui dans cette situation mémorielle franco-algérienne, reprenait une perspective ordinaire des colons européens en Algérie. On parlera avec Baldwin, des blancs au sens de la condition matérielle et politique qui les distinguaient des algériens, notamment musulmans, soumis à un autre régime de droits, le code de l’indigénat [5]
Ainsi je peux interpréter dans ma situation, la réflexion de Baldwin : J’étais perdu au sens où je n’avais pas pris conscience d’être un blanc dans cette affaire algérienne.
Concernant le terme de race
Ce qualificatif de blanc ou de « race blanche » renvoie à des idéologies abjectes, que l’on s’empresse de qualifier de raciste pour évacuer toute mémoire historique, autrement dit leur historicité. Nous avions évoqué dans notre essai XIII, un mécanisme central des idéologies libérales consistant à perpétuer une vision intemporelle et anhistorique de la vie humaine et des relations sociales. Quel meilleur partenaire que les sciences biologiques, pour fournir une approche empirique et objective de la « race blanche », sans recours à la dimension sociale et historique des sciences humaines ? Ce partenariat a eu lieu avec l’avènement des sciences occidentales dites modernes (L’Europe des Lumières au 18e siècle). Des théories raciales à prétention scientifiques, ont organisé les politiques impérialistes et coloniales dans les Amériques et en Afrique. La modernité impérialiste du Japon, n’échappe pas à cette complicité qui développera une objectivité scientifique au service d’une politique suprémaciste de la « race japonaise ». Aujourd’hui, alors qu’un consensus scientifique international récuse désormais la scientificité de la notion de race, il semble raisonnable de bannir ce terme. En conséquence, l’ensemble des témoignages sensibles et historiques des peuples ou communautés discriminés, inscrit dans notre héritage politiques et littéraires depuis des siècles, deviendrait illisible. Ce discours de Baldwin, interrogeant sans illusion la pérennité de la ségrégation raciale étasunienne en 1986, cette négrophobie qu’il a vécu dans ses chairs dès le plus jeune âge, nous deviendrait inaudible sans une notion de race.
Notre prochain séjour au Japon sera consacré à la bête noire des droites suprémacistes et conservatrices, à savoir aux approches critiques culturelles et matérialistes, notamment littéraires, dans le cadre des études postcoloniales et décoloniales.
Rendre compte de soi, cette pratique éthique à laquelle nous invite Judith Butler [6], c’est partager cette histoire que nous portons en nous. Inscrire notre histoire individuelle parmi ces autres, qui sont à l’origine de chacun de nous, ces récits du passé qui influencent autant nos liens sociaux que notre vision du Monde. Reprendre la main sur notre histoire au présent.
Depuis l’été 2023, nous avons en tête la traduction de l’ouvrage Oublier Camus par Olivier Gloag [7]. Nous suivons depuis des années les ouvrages de cette maison d’édition, La fabrique, en particulier son engagement dans la Question Palestinienne. Son fondateur Eric Hazan, issu d’une famille juive originaire de Palestine et d’Égypte, militait aux côtés du FLN durant la guerre d’Algérie. Le 7 octobre 2023 marque une séquence meurtrière et désespérante dans l’histoire coloniale de la Palestine, qui débuta par la Nakba [8] remontant à 1948. Il suffit de lire les historiens israéliens critiques, de la génération de nos parents, tels qu’Ilan Pape ou Shlomo Sand [9]. Des communautés et peuples issus du Sud global ou ayant eu affaire dans leur histoire nationale avec les colonisation européennes (ex : l’Irlande), n’ont pas eu besoin de lectures universitaires pour soutenir la cause Palestienne et alerter sur le génocide en cours conformément au droit international.
C’est à travers l’expérience de la lecture que nous nous proposons d’engager ce séjour au Japon. Grâce à la maison d’édition Seidosha 青土社 et notre éditrice Satsuki 塘内彩月, la publication de notre traduction en langue japonaise カミュ解放論 (Oublier Camus) verra le jour à la fin du printemps. Nous ne concevons pas notre activité de traducteur telle que le marché libéral l’organise, soit dans une division du travail et une hiérarchie des tâches. Cette traduction ne marque pas la fin de notre responsabilité, à l’inverse son commencement.
Concernant un livre
Un livre dit best-seller est à la fois une marchandise unique et comme les autres, il est acheté par conformité pour ce qu’il représente et normalise culturellement plutôt que son contenu. On dit souvent Oui à un best-seller, car dire Non nous distingue et oblige à rendre compte. Il n’est pas nécessaire de lire un best-seller, c’est déjà une référence qui agglutine, un choix par défaut.
Le livre que nous souhaitons traduire en priorité, est un livre qui dépend d’autres livres. Il ne se suffit pas à lui-même et ne repose pas sur la célébrité personnelle de son auteur-e. Surtout, un livre qui soulève des interrogations que l’on pensait résolues, en les situant dans l’histoire de notre présent, celle d’une Europe qui n’est plus au centre du monde [10].
L’Ouest est le nom d’un sujet qui se rassemble dans un discours mais c’est aussi un objet constitué discursivement ; c’est, de façon évidente, un nom qui s’associe toujours à ces régions, ces communautés et ces peuples qui paraissent politiquement ou économiquement supérieurs aux autres régions, aux autres communautés et aux autres peuples. Fondamentalement, c’est exactement comme le mot « Japon », […] il prétend être capable de soutenir, sinon de véritablement transcender, une impulsion à transcender toutes les particularisations.
Naoki Sakai
Quarante ans plus tard, le discours radical de Baldwin saisit notre présent par une double question : De quelle histoire sommes-nous fait ensemble ? Et dans quelle mesure cette histoire fait droit à la mémoire historique et culturelle des communautés et peuples historiquement colonisés ou actuellement oppressés ? Ce principe de l’inégalité des vies, ou de double standard de l’humanisme, qui nous aura sauté aux yeux dans la situation génocidaire en Palestine, ne date pas d’hier. Mais c’est désormais dans la communication en temps réel que la falsification de l’histoire s’effectue, avec d’autant plus de fluidité que sa matérialité, sa trame historique est mince voire oubliée. Oublier Camus nous montre que l’on peut lire autrement Albert Camus, sans doute tel qu’on peut le lire ailleurs. En restituant l’histoire du champ de bataille politique de l’époque, la dynamique sensible de son écriture à l’œuvre, il démythifie le personnage devenu une sorte de couteau suisse de la politique française. Il nous reste un homme blanc et un brilliant écrivain, en prise avec l’amour d’une patrie qui était une colonisation de peuplement. Sa réception et certaines interprétations consensuelles qui la soutiennent, nous renseignent sur la culture néocoloniale française. Nous aurons besoin de votre aide pour accueillir Olivier Gloag au Japon. En vous remerciant
[1] Rapport annuel, 2024, source : Stockholm International Peace Research Institute
[2] Français d’origine européenne nés en Algérie coloniale et y habitant. Cf. Pierre Nora, Les Français d’Algérie, Paris, Christian Bourgois éditeur, rééd. 2006.
[3] Front de libération nationale (arabe : جبهة التحرير الوطني) Parti du Front de libération nationale (PFLN), est un parti politique algérien créé en octobre 1954 pour obtenir de la France l’indépendance de l’Algérie, alors divisée en départements. Le FLN et sa branche armée, l’Armée de libération nationale (ALN), commencent alors une lutte contre l’empire colonial français.
[4] Fellaga ou fellagha (arabe : الفلاقة) est un terme utilisé pour désigner un combattant algérien, marocain ou tunisien, entré en lutte pour l’indépendance de son pays entre 1952 et 1962, qui faisait alors partie intégrante du territoire français ou d’un protectorat. (Source Wikipédia.fr)
[5] Ce régime discriminatoire sanctionné par l’État français, appelé code de l’indigénat, est un régime pénal administratif spécial réservé à une partie des sujets indigènes des territoires coloniaux de la France aux XIXe et XXe siècles. Pour une étude du système de domination raciale européenne, Le contrat racial par Charles W. Mills, traduit par Aly Ndiaye, Montréal, Mémoire d’encrier, 2023 (1997, The Racial Contract)
[6] Cf. Essai de Provence XVI 〈私〉の源の他人 Les autres à l’origine du Moi 潮流詩派 Revue Choryu Shiha n280
[7] Olivier Gloag, auteur franco-américain et Associate Professor à l’université de Caroline du Nord (UNC). Ses recherches portent notamment sur les représentations coloniales dans la littérature hexagonale, l’histoire culturelle et littéraire de la France au xxe siècle. Il est l’auteur de Albert Camus, A Very Short introduction, Oxford university press, 2020.
[8] Le terme arabe « Nakba » (en arabe : نَكْبَة) signifie « catastrophe » ou « désastre ». De nos jours, il désigne généralement l’exode palestinien de 1948, soit la fuite ou l’exil forcé de 750 000 habitants de la Palestine mandataire qui se produit avant et pendant la guerre israélo-arabe de 1948. En Israël, l’utilisation du terme est interdite dans les manuels scolaires depuis 2009. (Source Wikipédia.fr)
[9] Cf. Le nettoyage ethnique en Palestine d’Ilan Pape et Comment le peuple juif fut inventé de Shlomo Sand.
[10] Cf. Dipesh Chakrabarty, historien indien, Provincializing Europe : Postcolonial Thought and Historical Difference (2000), Provincialiser l’Europe : la pensée postcoloniale et la différence historique, Paris, Amsterdam, 2009.


