Récit et catharsis
août 2025

Trouver des textes à étudier avec les élèves, des textes qui parlent de l’actualité mais qui soient de haute densité littéraire. Peut-être y a-t-il matière à constituer un groupement de texte ou bien un thème d’étude.
Après le recueil de poésies de Constantin Kaïtéris, voici celui de Christine Villain, Amères odyssées, publié par L’Harmattan jeunesse en 2024. L’ouvrage est assez court, quatre-vingt-dix pages, ce qui est parfait pour entraîner dans la lecture suivie, y compris les élèves un peu en retrait vis-à-vis de la lecture…
La littérature destinée à la jeunesse des années 1970/1990 avait intégré le travailleur immigré, puis les générations suivantes. Aujourd’hui, le thème de l’immigration s’efface derrière celui de la migration. Amères odyssées éclaire exemplairement ce passage et permet au jeune lectorat de réfléchir sur le mot « migrants » devenu d’emploi courant.
Le roman de Christine Villain repose sur une composition où alternent des récits à la troisième personne et un récit à la première personne. Les récits à la troisième personne concernent une sage-femme qui, suite aux choses de la vie décide de se joindre à la lutte humanitaire en faveur des immigrés. Elle intègre le Nausicaa, un navire de Médecin Sans Frontière. Les pages qui concernent ce personnage servent de pôle de convergence à l’ensemble des autres chapitres-récits et assument, ainsi, au sein de la structure du roman le rôle de l’équilibre grâce auquel prend force la cohérence de l’histoire (ou diégèse). La narration à la troisième personne concerne aussi les personnages adolescents d’Abel, un jeune libanais, de Yasmine, une jeune irakienne, et enfin le jeune passeur turc, Ali. D’autres personnages sont évidemment convoqués au fil de la traversée de la Méditerranée, de l’escale en camp de rétention dans une île grecque jusqu’en Italie, de l’expérience au squat autogéré, animé par des anarchistes, dans le quartier Exarcheia d’Athènes, du passage à Paris d’Abel et Yasmine, de la vie des pêcheurs pauvres de la côte ouest de la Turquie. La narration à la première personne est un récit assumé par Ibrahim, un universitaire syrien, qui a fui la répression et tente de retrouver sa femme Mouna et son fils Karim déjà partis en exil à Paris.
Amères odyssées est un roman sur l’exil, bien sûr, mais cet exil est saisi dans sa dynamique, c’est-à-dire dans le parcours de l’émigrant cherchant à immigrer pour trouver une terre d’accueil ou un point de chute où il s’exilera. L’exil, dans Amères odyssées, c’est le voyage mais un voyage en errances, un voyage où ne comptent pas les lieux mais des rencontres, des accueils, des rejets. Le roman de Christiane Villain, se concentre sur le mouvement, le parcours : « la migrance est dans l’exil, elle est l’exil, elle est constituée par l’exil » [1].
La structure du roman intègre l’éclatement des zones de conflits, qui affectent les populations civiles, et les effets de la catastrophe climatique en cours due au capitalisme, défini par ce qu’on nomme la civilisation occidentale. Cette structure accueille, aussi, ce qui concerne la convergence des persécutés, des déracinés, des expulsés, des affamés sur l’espace de l’exil. Au centre de la thématique générale, se situent différentes questions relatives au domaine du droit : le droit international soumis aux rapports de force où prévalent les menées géopolitiques de l’accumulation du Capital, les droits nationaux qui indiquent les tendances à l’intolérance et à l’irrationnalité conceptuelle concernant la réalité multimillénaire de la migration humaine. Un mot rassemble ces problématiques, celui de frontière. Or, ce mot est dupliqué de plus en plus en frontières intérieures entre les inclus et les exclus, les de souche et les hors souche, les ayant droit de vivre et les sans droit. C’est donc sur ce mot, frontière, que s’articulent l’idéologie de l’exclusion, du refoulement, du bannissement. Cette idéologie est sécrétée par les souverainetés étatiques, états démocratiques comme états dictatoriaux et états totalitaires, tous états capitalistes.
Articulé au traitement de la thématique de la frontière Amères odyssées traite la migration comme une dialectique du proche et du lointain qui dépend de qui parle ou pense l’ici (le sien) et le là (de l’autre). C’est, forgé sur la dialectique du je et du tu, du nous et du vous, une nouvelle modélisation de l’espace humain qui pointe sans être explicitement énoncée. Le migrant parcourt la distance, approche du proche de l’autre, s’éloigne de son ici à lui. La migration est l’odyssée d’une intégration. Mais qu’elle rencontre le refoulement, le renvoi et elle se transforme en fuite. Que l’intégration du lointain dans le proche s’effectue et l’exil se stabilise en un lieu. Que la mise à distance par refoulement l’emporte et les cadavres sombrent dans les fonds marins de la Méditerranée ou de la Manche.
Les expressions d’asile politique et d’exil économique recouvrent des réalités diverses subordonnées à un mouvement de fuite et concrétisées dans l’appellation de ré-fug-iés. Ces expressions mettent à nu les politiques de l’immigration en cours dans les démocraties où des experts en inhumanité s’ingénient à bâtir des grilles aux critères qui classent les immigrants à inclure et les immigrants à exclure. Si le terme de migrant s’est imposé dans les années 2000, n’est-ce pas parce qu’il évite de poser la question de l’inclusion, de la tolérance d’accueil des autres, de l’étranger ? Toutes ces questions sont présentes dans le livre de Christiane Villain dont l’écriture sobre tire profit de la structure narrative rigoureuse et des parallélismes que le montage alterné des récits engendre.
Amères odyssées apportent deux nouveautés dans une littérature de la jeunesse migrante qui, sans être abondante s’étoffe d’année en année [2].
La première nouveauté est dans le traitement de la thématique des migrations humaines. Dans Amères odyssées, les exilés ne sont pas en quête de racines mais d’un lieu où vivre autant que pour vivre : vivre, c’est-à-dire développer des relations humaines sans danger. Les personnages ne projettent pas leur identité sur le monde comme si elle était universelle. En conséquence, le roman tend à suggérer que l’enjeu des migrations n’est pas l’identification mais la connaissance réciproque des cultures et des langues. Dans le roman, ce dialogue des cultures et sensibilités civilisationnelles existe par les relations interpersonnelles d’entraide entre les migrants et migrantes mais aussi par les situations qui réunissent migrants et militants qui luttent contre les expulsions, contre la traite des humains organisée par des mafias et des États. Le propos rejoint celui de Kyoka-Cy qui écrit : « Nous débarquons sans connaître personne, dans ce petit village au-dessus d’une colline, Goult en Provence. Nous n’avons pas le regard de ceux qui ont grandi dans la région, ni de ceux qui y sont attachés par quelques liens que ce soit. C’est en tant qu’étrangers que nous empruntons ces regards, c’est aussi ressentir que nous pourrions vivre ailleurs. » [3]
Mais la diégèse (l’histoire) du roman de Christiane Villain met en scène, aussi, le refus par l’idéologie dominante de ce dialogue auquel est substitué, de jour en jour de manière plus brutale, la xénophobie : la succession des lois sur l’immigration qui tendent à réduire toujours davantage les droits des immigrés et à renforcer la répression à leur encontre. Identité humaine ou identité nationale, voilà l’antinomie sur laquelle repose la thématique centrale d’Amères odyssées. La nouveauté est dans cette esquisse d’une identité à reconnaître, l’identité intime de l’espèce humaine même, l’identité qui se définit par le mouvement des femmes, des hommes, des enfants pour créer l’espace communautaire puis social de leur vie sur terre : un territoire sans frontière ; le mouvement comme définitoire de l’humaine condition donc comme constitutif de tout être social. Migrer c’est découvrir les recoins de l’au-delà de tous les pays ; et l’au-delà de tous les pays, c’est l’espace sans frontière, sans autre patrie que la Terre dans le cosmos. L’émigrant porte un idéal, l’immigrant cherche cet idéal, le migrant œuvre à l’idéal.
La force du roman réside dans le choix de l’autrice de ne jamais verser dans l’essai ; ainsi, seule la diégèse porte le lectorat à la réflexion, enrichie par les voix narratives qui alternent de chapitre en chapitre. Par exemple, les personnages font l’expérience de la mondialisation monétariste et marchande, non en parcourant les discours édifiants des sectateurs de la loi du marché et des guerres de marchés, mais en parcourant la mer et les terres, qui la bordent, comme celles qui s’étendent à l’intérieur des continents, en parcourant aussi leurs propres limites et celles de l’espace vital qu’ils se construisent.
La seconde nouveauté est d’intégrer le récit d’un passeur, le jeune pêcheur turc, Ali. C’est le plus long des chapitres (16 pages) et un récit poignant. La narratrice décrit l’engrenage vers l’activité maffieuse qui s’alimente à la misère des populations travailleuses. Celle-ci est aussi la toile de fond d’un amour déceptif et des choix biaisés, réalisés sans discernement par le personnage. Durant ce chapitre, Christiane Villain nous fait pénétrer dans la psychologie tourmentée d’Ali, la narratrice n’ayant de cesse de faire intégrer par le lectorat le point de vue de l’anti-héros. L’écriture se diversifie alors, en une moire de nuances de sentiments sociaux, affectifs, et de jugements cognitifs propres au personnage lui-même. Les deux dernières pages sont poignantes et, un intertexte s’impose, celui de la fin de Martin Eden, dont la clôture d’Amères odyssées possède l’intensité. Le roman de Christiane Villain est ainsi un rare exemple de roman sur l’immigration/migration posant un contrepoint, un contrechant aux odyssées par ailleurs décrites. Le concept de frontière est réactualisé dans cet ultime récit : la frontière glisse à l’intérieur du personnage, au cœur de sa psychologie, le scissionnant jusqu’à l’insupportable. Les derniers mots sont essentiels et laissent au lectorat le soin de l’interprétation par rétroprojection du sens sur l’ensemble du roman : « tout est immensité, tout s’apaise, tout est harmonie », soit la tragédie des migrants comme récit cathartique, aurait pu dire Aristote.
Le titre équivaut à une interrogation de l’humanisme dont se prévaut la culture occidentale. La référence intertextuelle à L’Odyssée d’Homère vacille, soumis qu’est le nom commun à l’antéposition de l’adjectif « Amères ». Comment qualifier une culture, un pays, qui porte au pinacle la migration d’Ulysse et réprime, interdit l’odyssée contemporaine des migrants ? L’odyssée tragique d’aujourd’hui n’entacherait-elle pas la référence de l’odyssée épique d’hier ? Faut-il y voir un jugement sur l’évolution de la civilisation des pays en filiation avec les civilisations grecque et romaine ?
Notes
[1] Schneider, Anne, La Littérature de jeunesse migrante. Récits d’immigration de l’Algérie à la France, Paris, L’Harmattan, 2013, 420 p. – p.116.
[2] Deux livres sont d’une riche lecture sur cette question : d’une part, la somme déjà citée d’Anne Schneider qui étudie et compare 120 récits de divers genres. La problématique de la littérature de jeunesse y est confrontée à la problématique de la littérature mémorielle et pose donc, aussi, la question du rapport à l’Histoire qui se lit dans le secteur jeunesse de la littérature. La question de l’accès à la nationalité française y fait aussi l’objet d’une réflexion nourrie. L’autre ouvrage est celui de Claire Hugon, Lire les sans-papiers. Littérature de jeunesse et engagement, Paris, éditions CNT-RP, 2012, 190 p. L’autrice s’appuie sur une centaine de titres de l’album à la bande dessinée, du roman au documentaire, tous parus entre 1989 et 2012. Elle traite plus particulièrement la représentation sociale de la figure des « sans-papiers ».
[3] Kioka-Cy, Essais de Provence, https://www.quiero.fr/spip.php?rubrique15
