De la pratique par l’enseignant du journal professionnel
Décembre 2025

Le blog tenu par Philippe Geneste Sur l’éducation propose une série de nouveaux articles sur le journal professionnel comme instrument d’accompagnement de la pratique enseignante. Dans un premier volet, il sera défini ce qu’est un journal professionnel.
Généralités
La pratique du journal de bord de sa pratique professionnelle est une discipline que le praticien s’impose. En même temps, elle est un apprentissage de la rigueur. La tenue d’un journal permet d’être le sujet de sa vie professionnelle et non son jouet. Elle permet de construire nos observations sur la vie, sur le milieu, sur l’institution, sur un thème particulier…
Trois fonctions
1- Le journal permet de garder une trace des choses que l’on fait, que l’on vit, que l’on découvre. Si on ne le note pas, alors, grandes sont les chances données à l’oubli de ces faits. Or, ces faits participent du cours, de la préparation du cours, de la pratique des cours. Ils en sont des échos voire des premières analyses.
2- le journal de bord permet de prendre en compte la temporalité dans laquelle se développe notre pratique enseignante. En effet, le journal s’écrit au jour le jour mais aussi, il se relit, on revient dessus. Ainsi, quelque chose qu’on a écrit et qui, à l’époque nous semblait insignifiant peut prendre du relief, devenir signifiant pour nous. Quand on tient un journal, on ne cherche pas a priori à sélectionner ce qui nous vient à l’esprit. Il faut savoir accepter écrire ce qui nous vient, sans le filtrer en quelque sorte. Le journal doit donc être conçu comme un espace de libre scription.
Arrêtons-nous quelques instants sur cette dernière remarque. On n’écrit pas un journal pour se motiver dans son travail. En effet, la motivation n’est pas au début d’un processus mais plutôt à la fin. La lecture ou la relecture du journal motive des réflexions personnelles sur ce qu’on a fait, sur comment cela s’est passé, ce qui procure des pistes pour nous relancer dans notre travail. La motivation n’est pas un a priori, elle est un résultat entraînant. Aussi, quand on entend des hiérarques dire à un enseignant ou une enseignante qu’il faut savoir se remotiver, cette expression est peu opérante et pour tout dire inintéressante… ce qui n’est pas surprenant, puisque l’hiérarque n’est jamais un praticien et n’a qu’une connaissance lointaine et purement bureaucratique de la relation pédagogique. La motivation est en effet un processus incessant, aussi, s’il est juste de dire qu’on se motive pour faire cours, en revanche il est anachronique de parler de remotivation, cela signifierait des trous d’intérêt dans le cours… et donc l’inattention des élèves assurée.
3- Le journal est un outil d’analyse de soi. L’enseignant ou l’enseignante y analyse ses essais, des tentatives, ses réactions à la manière dont les élèves réagissent à ce qu’il ou elle propose. Le journal sert donc à une é-valuation au sens d’une réflexion qui donne valeur à sa pratique, valeur, c’est-à-dire sens. L’écriture du journal et sa relecture sont des moments de réflexion sur soi et d’auto-évaluation du sens donné effectivement en regard du sens conçu comme à donner au cours.
Le contenu
Que trouve-t-on dans un journal professionnel ?
De tout.
Et surtout ne pas se limiter d’emblée, éviter de trier ce qu’on a à dire, et préférer, toujours noter ce qui vient. Rentrent donc dans un journal de bord de la pratique professionnelle, des souvenirs, des expériences de vie, des échanges avec d’autres personnes, des comptes rendus de lecture (film, exposition, spectacle…), des notes d’après lecture, film, exposition, spectacle, etc.
Le journal est un regard au présent sur du passé, passé lointain ou immédiat, peu importe.
Le journal est un récit d’expérience en cours. Il est la subjectivation d’une expérience traduite institutionnellement. Cette transcription d’expérience peut relever de l’expressivité, ce qui revient à compenser ou à liquider une charge émotive ressentie lors d’un cours. Elle peut relever d’une analyse d’un cours, ce qui est une manière de garder prise sur sa pratique. Elle peut servir de moment d’exploration : une question, une problématique nous est venue à la suite ou pendant un cours et nous décidons de l’explorer pour voir comment faire autre chose ou développer ce qui a été fait ou l’approfondir ou le prolonger… En aucun cas, je décide à l’avance de quoi sera fait mon journal. C’est en l’écrivant que je vois ce qui me préoccupe. Ceci n’est pas anodin : plus le contenu du journal est spontané, moins il est corseté par des pistes a priori, et plus il va me servir à comprendre mon évolution et donc mieux je vais pourvoir saisir ma pratique et saisir ce que je souhaite transformer dans cette pratique, ou bien ce que je souhaite garder ou renforcer.
Pratique du journal de bord et connaissance
Tenir un journal de bord s’apparente à une pratique de la connaissance, car c’est une appropriation en acte de connaissances.
Le journal relève d’une recherche du pourquoi de nos actes (à quoi sert tel dispositif ? Pourquoi ce à quoi il était destiné n’a pas marché ? Pourquoi est-ce que je mets cette activité à ce moment-là ?). Comme il exige un suivi de réalisation, ce rapport à la connaissance est constant et exige cette constance. Un journal, en effet, s’écrit chaque jour, même si ce ne doit être que durant quinze minutes, mais il est important qu’il soit ouvert chaque jour. Certains l’écriront en fin de journée pour éviter d’oublier des faits qui ont frappé, d’autres préfèreront l’écrire le matin pour se relancer et mettre leur journée en perspective. Cela dépend de chacun et chacune. Ce qui importe c’est qu’il soit réalisé chaque jour. Il permet alors, vraiment, une évaluation de ce à quoi la journée passée a été employée, tant au plan cognitif qu’affectif social ou corporel.
Se rappeler, c’est appeler à soi ce qu’on a fait pour lui donner valeur de vie. Le problème de l’éducation de soi est celui du temps retrouvé. Grâce à la tenue du journal de bord, on verra alors, parfois, émerger la question de ce que la journée m’a apporté ou de quoi elle m’a enrichi. On se plaint de la brièveté de la vie, mais on travaille souvent, soi-même, à l’abréger en s’adonnant à des activités non finalisées.
Le journal de bord professionnel n’est pas qu’un exercice de mémoire. Il aide à réfléchir sur sa pratique professionnelle, parce qu’écrire c’est objectiver les actes et les situations. Il donne plus d’épaisseur au temps vécu. Rémi Hess écrit très justement :
« [le vécu devient] objet de recherche. Si l’on s’observe travailler, l’écriture du journal transforme du “temps obligé” en matière pour l’observation et l’étude » [1].
Le journal sert à mûrir sa raison professionnelle, à s’approprier les expériences de la vie et les connaissances nouvelles. Il développe notre capacité d’analyse et il pousse à former un style d’écriture, ce qui n’est pas le moindre de ses avantages. Avec le journal, le travail trouve une motivation intrinsèque ce qui aide à le rendre agréable, à se l’approprier avec plaisir.
Note
[1] Hess, Rémi, La Pratique du journal. L’enquête au quotidien, Anthropos, 1998, 144 p. – p.3
