Note de lecture
L’impasse écarlate de l’individualisme
mai 2026

La réédition d’un livre paru en 1974, présenté comme juvenilia, entre dans le cadre de notre réflexion sur le roman pour adolescents ou pour jeunes adultes et l’exacerbation de la crise de l’individualisme contemporain.
« Lutter contre la mort, revient à revendiquer le sens de la vie »
Albert Camus, L’Homme révolté
Christine Pawlowska (1952-1996) « est l’autrice d’un seul livre paru en 1974 » avertit l’éditeur. Écarlate [1] est de ces livres écrits sans concession, par nécessité, l’écriture ne faisant qu’un avec une compulsion de vivre par-delà les blessures, les incompréhensions, les empêchements de lier une relation, ici avec la mère : « peu à peu je commençais à détester ma mère » (p. 25). Peu à peu, seule la solitude comble le désir d’union avec le monde qui se dérobe, peu à peu se révèle l’immensité d’amour à donner, à partager, peu à peu la nuit devient durée d’être, quand le jour n’est plus que durée de vie réglée. Mais peu à peu s’installe la certitude que les conventions sont trop prégnantes pour libérer les élans intérieurs de l’existence désirée.
Écriture autobiographique et juvenilia.
S’établit ainsi une opposition exacerbée par les insomnies, les autofictions existentielles, entre les adultes et l’héroïne, Christine. Quand l’adulte appelle à la juste mesure, l’héroïne clame « je veux garder ma violence » (p. 38) ; quand il appelle à calculer, à être raisonnable, elle répond « je ne veux pas me conserver » (p. 38) ; quand il règle sa vie sur une économie de tendresse, elle brandit l’amour absolu ; à l’injonction, « avoir des enfants » inscrit au fronton des fonctions de la femme dictées par l’ordre patriarcal, elle oppose sa volonté d’être « passagère de la nuit, de la pluie et du vent » (p. 48) « haïssant la chair » (p. 49). Loin d’être appelée par la vie, l’héroïne narratrice se sent appelée par la mort. Blandine Rinkel qui préface l’ouvrage a décompté quarante-trois occurrences de mort, mortel, mort. Le suicide rôde aussi : « j’avais subi mon suicide comme je subissais mon écœurement » (p.68).
Renforce cette exacerbation de l’écriture, l’identité établie entre la narratrice qui est l’héroïne, et qui porte le prénom de l’autrice. Le lecteur ou la lectrice en induit une identité entre personnage, narratrice, autrice, même si le nom de celle-ci sur la couverture, Pawlowska, est un pseudonyme, le vrai nom de Christine étant Kujawa [2]. La pseudonymie interdit de classer Écarlate dans le genre de l’autobiographie, même si c’est sur le ton de la confidence autobiographique que sont racontées une enfance et surtout une adolescence et post-adolescence à la première personne. L’exacerbation de l’écriture, plus haut relevée, traduit l’exacerbation d’une sensibilité et d’un mal-être dans le monde social convenu. Ce mal être tient au sentiment de ne pouvoir exercer sa liberté, sa liberté de choix, de comportements, de mots, de sympathie vitale. Le lien qui est établi entre liberté et idée d’absolu s’incarne en ce que la narratrice-personnage embrasse la nuit et ne se résigne pas au jour. Par-là, Christine rejoint l’élan vers une solitude principielle édictée par l’individualisme régnant sur la société et intériorisée par ses membres.
En conséquence la démarche solitaire radicale oriente Christine vers une impasse. C’est de là que naît le ton tragique du livre, un ton qui vient recouvrir une tonalité mélancolique où percent des lassitudes. Le livre se fait alors une ombre, « l’ombre de ma gestation » (p. 72).
De la consolation impossible
Si avec Stig Dagerman (1923-1954), on appelle consolation l’opération de recherche du sens à donner à la difficulté de vivre, Écarlate reparcourt, à une trentaine d’années de distance, le cheminement réflexif de l’écrivain suédois, qui s’est suicidé en 1954. Lisons Christine Pawlowska :
« [Melly, son amie d’enfance] savait bien qu’il n’était pas possible de me consoler, que c’était la nuit et mon âge et mon nom qui me faisaient alors si mal, que c’était seulement de la forme de mes idées et de la couleur de ma vie que je souffrais, seulement de ce qui était moi dans ce qui était la succession des jours. Non il n’y avait pas de consolation possible » (p. 72).
Christine Pawlowska traque le sens de la vie. Elle se désole dès que le convenu, le normatif, l’accommodé, s’imposent à la personne ; alors elle se plonge dans l’écriture, elle s’y confie, y trouve consolation. Mais c’est peut-être un leurre. Christine, la narratrice retient ce qu’elle estime être le sens vrai de la vie, mais elle enregistre que le sens à donner aux actes concrets est un combat car « organiser ma vie, (…) la cloisonner soigneusement sa vie » (p. 107), ne permet qu’à « rester dans le vide, une espèce de néant confortable » (p. 107). Il faut donc lutter, « Tout ce que je possède est un duel, et ce duel se livre à chaque minute de ma vie entre les fausses consolations qui ne font qu’accroître mon impuissance et rendre plus profond mon désespoir, et les vraies qui me mènent vers une libération temporaire » [3], écrivait Stig Dagerman. Stig Dagerman et Christine Pawlowska ne trouvent du sens, n’obtiennent une consolation, que par l’exercice de leur liberté. Et cette consolation reçue leur fait ressentir qu’ils sont « un individu inviolable, un être souverain à l’intérieur de de ses limites » [4]. Tous les deux peinent à trouver cette voie radicale de l’individualisme. Dagerman écrit :
« Vis simplement, prends dans ce que tu désires et n’aie pas peur des lois ! Mais qu’est-ce que ce bon conseil si ce n’est une consolation pour le fait que la liberté n’existe pas » [5].
Tous les deux ne vont-ils pas être les victimes de l’impasse de l’individualisme qui, même radicalisé, demeure rivé à un ordre qui broie justement les individus ? Prenons chez Christine Pawlowska la thématique de l’amour absolu. Parce ce qu’il est absolu, il sort de la vie, de l’histoire. Ainsi, Manuel avec qui se dessinait la réalisation de l’absolu, quitte pour elle son individualité. Elle ne le nomme qu’avec le pronom personnel de deuxième personne, en tant qu’instance de la relation amoureuse, non en tant que protagoniste ou partenaire :
« Il est pour moi parfaitement intemporel, seulement la nuit (…) le point d’orgue de mon ivresse ; en ce moment il était unique » (p. 93).
Donc, la narratrice-personnage, pseudo-autrice d’Écarlate se prive, par sa recherche même d’absolu individuel, de la relation interpersonnelle réelle et de la relation sociale qui seules permettraient l’arrachement aux normes de la société. Dagerman pensait que la radicalité individuelle assurait la libération effective, affirmant même « Il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine » [6], conclusion à laquelle parvient Christine Pawlowska.
La littérature comme épreuve de vérité du sens
L’autrice et l’écrivain suédois sont en quête d’une plénitude des significations des actes journaliers, et tous deux comprennent la littérature comme une épreuve de la vérité du sens et des sens. Chez tous les deux, l’expérience littéraire réside dans l’affirmation de valeurs, contre celles de la chosification de l’humain véhiculée par l’idéologie dominante : et ce qui était vrai dans la débâcle des valeurs après la seconde guerre mondiale pour Dagerman, l’est encore plus en 1974 sous la secousse des espoirs perdus des mois de mai de France, d’Allemagne et d’ailleurs.
Pour autant les deux œuvres ne sont pas identiquement orientées :
- • celle de Pawlowska repose sur une interrogation permanente de la vie et de sa réalisation, quand celle de Dagerman est une interrogation permanente sur la mort et la création ;
- • l’autrice recherche la solitude quand l’écrivain la subit ;
- • Christine Pawlowska cultive la rupture avec le monde des normes, Stig Dagerman l’éprouve ;
- • l’autrice approfondit son isolement et le désespoir va la submerger, l’écrivain combat le désespoir dont l’isolement de sa personne est une conséquence ;
- • chez Christine Pawlowska, l’égoïsation de la vie propre à l’idéologie dominante individualiste n’est pas étrangère à la quête d’autosuffisance individuelle, alors que chez Stig Dagerman, cette égoïsation sape la réalisation de l’individu en tant que personne.
Reste à se demander comment une œuvre de 1974 peut parler aux lectrices et lecteurs de 2025 auxquels, évidemment, elle n’était pas directement adressée ? La seule réponse assurée est qu’une œuvre génère son actualité depuis les problématiques qui traversent les lectorats historiquement différenciés. Et c’est chaque fois le lecteur ou la lectrice qui se saisit du sens interrogé, des valeurs affirmées, qui interroge la vérité par l’autrice ou l’auteur visée. Or, un des thèmes centraux sinon le thème premier d’Écarlate étant celui de la liberté, le livre résonne dans l’actualité de ce premier quart de vingt-et-unième siècle. La voix de l’autrice, ici aussi vient croiser celle de l’écrivain suédois. Chez les deux artistes, la liberté est décrétée présente. La liberté est pensée toujours déjà là, au plus profond de l’être humain et il suffirait à l’individu de la révéler, soit, dans Écarlate, par une purification de ses comportements soumis à l’ordre des lois, soit, dans Notre Besoin de consolation est impossible à rassasier, par une mise en cause radicale des relations humaines ordinaires.
Chez les deux créateurs, la liberté individuelle fuit dans l’abstraction et ramène à une conception dix-huitièmiste où « l’homme est de naissance une entité solitaire qui entrait après coup en relation avec ses semblables » [7]. Une telle conception empêche la réalisation de la personne parce que, pour qu’il y ait émancipation personnelle, il faut bien partir d’une conception qui place la société en son centre. Dagerman le saisit en partie (« Mais la liberté commence par l’esclavage et la souveraineté par la dépendance » [8]) et comme Pawlowska appelle à de nouvelles relations interpersonnelles, mais tous les deux en écartent la réalisation, trop prisonniers qu’ils demeurent d’une forme de vitalisme subjectiviste (Pawlowska) ou personnaliste (Dagerman).
La vie prend sens en contestation de la société ou par sa confrontation avec elle. Donner sens à sa vie c’est donc conquérir sa liberté. À suivre les œuvres de Stig Dagerman et de Christine Pawlowska, la liberté est leurre si elle est confinée à l’être. Ils critiquent la société bourgeoise en ce que la liberté y est subordonnée au système des idées dominantes : par l’oppression et la répression, il est demandé à l’individu de s’y accommoder ; par l’aliénation, il doit en assurer l’assimilation. Tous deux ressentent combien ce n’est qu’en sortant du cadre subordonnant de l’idéologie dominante que la liberté pourrait prendre sa revanche sur l’engagement contraignant. La condition à cela est de conquérir le dés-intéressement et la dé-centration. Toutefois si la liberté reste pensée individuellement, elle sombre inéluctablement dans une radicalité impuissante car c’est une liberté qui enferme l’individu sur lui-même. C’est que l’individu n’existe pas sans liens interpersonnels et sans liens sociaux : l’ermite s’imagine en relation avec Dieu, le solitaire se nourrit des relations avec son milieu pour magnifier sa solitude (pour Thoreau, c’était la forêt évoque pertinemment la narratrice Christine). Or, coupé de ces liens, tout individu s’étiole, il est saisi par le désespoir. L’opposition à la société par un triomphe de la nature individuelle revient à affirmer que l’individu sort du jeu par sa liberté radicale. Il sort du jeu en se disant en prise avec la nature contre la convention collective, en prise avec l’authenticité contre l’artificialité du construit. Mais par-là la position de la liberté radicale se fait vitaliste et perd à jamais les propriétés du monde propres à l’humain.
En creux, tant d’Écarlate que de Notre Besoin de consolation est impossible à rassasier, se trouve la problématique de soi aux autres et des autres à soi, mais aussi celle du rapport de transformation que cette relation induit dans les règles, les lois, les codes sociaux.
Notes
[1] Christine Pawlowska, Écarlate, Paris, éditions du sous-sol, 2025, 110 p.
[2] Blandine Rinkel, « Notre Part la plus rouge », dans Christine Pawlowska, Écarlate, Paris, éditions du sous-sol, 2025, pp. 7-15 – p.14.
[3] Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, traduction du suédois par Philippe Bouquet, Arles, Actes Sud, 1989 (première publication suédoise, 1952), 21 p. – pp. 15-16.
[4] Ibid., p. 16.
[5] Ibid., p.16.
[6] Ibid., p. 17.
[7] Jean-Paul Sartre cité par Tzvetan Todorov, Critique de la critique, un roman d’apprentissage, Paris, éditions du Seuil, 1984, 203 p. – p. 100.
[8] Stig Dagerman, op. cit., p. 16.