le privilège de la transgression
Essai de Provence XXI
逸脱の特権

Depuis les années 90, des études critiques sur la blanchité (Whiteness studies) se sont multipliées dans plusieurs pays dits « développés », à l’exception de la France et du Japon notamment. Pour quelles raisons ?
Le texte qui suit est une intervention en février de cette année, par un chercheur universitaire à Toulouse, Jean-Christophe Goddard. C’est par l’écrivain étatsunienne Toni Morrison que s’ouvre sa réflexion à partir de la différence raciale.
Dans un monde idéal, toutes les vies humaines se valent, sans distinction raciale.
Dans le monde réel qui est le nôtre au présent, certains hommes sont plus humains que d’autres, certaines vies valent plus que d’autres. Par exemple, nous pouvons imaginer facilement que des enfants africains travaillent dans des mines au XXIe siècle pour fournir des minerais essentiels à nos hautes technologies. Mais l’éventualité que des enfants japonais ou français soient ainsi privés de leur enfance et condamnés à une vie périlleuse dès le plus jeune âge, nous est insupportable. Cette inégalité des vies humaines nous est familière, nous y sommes habitués. Du génocide en Palestine à celui au Congo, notre période est à la transgression.
En quoi consiste ce privilège permettant de sacrifier des millions de vies humaines à travers le monde, au nom de la sécurité et de l’avenir des siens ? Quel est l’ordre de cette transgression ?
Nous traduirons en langue japonaise cette intervention [1] pour la revue nippone Current : Jouir de la destruction, Le premier chapitre paraît le mois prochain, Current n° 3, 2026/7 (Tokyo/Hokkaido). Après la tournée nippone de notre traduction de l’ouvrage d’Olivier Gloag, カミュ ふたつの顔, Oublier Camus, les traducteurices KiokaCy 木岡さい reprennent leurs Essais de Provence.
Jouir de la destruction
破壊を享受する
Toni Morrison est l’autrice d’une seule nouvelle, Récitatif [2] écrite en 1980. Un texte unique qu’elle concevait comme une expérience littéraire consistant à soustraire tous les codes raciaux phénotypiques d’un récit qui concerne pourtant deux personnages de races différentes, une femme noire et une femme blanche, pour qui l’identité raciale est d’autant plus cruciale qu’elles vivent toutes deux à Newburgh, dans l’Etat de New-York, un archétype de la ville américaine racialisée. Bien que Morrison multiplie à profusion les caractérisations de type social, économique, culturel, familial, vestimentaire, alimentaire, religieux, etc., qui opposent de façon tranchée les deux femmes, Twyla et Roberta, il demeure résolument impossible au lecteur de répondre avec certitude à la question de savoir laquelle des deux est noire, laquelle est blanche. Comme il lui est impossible, qu’il soit blanc ou noir, de ne pas être de bout en bout de sa lecture obsédé par cette même question, depuis les toutes premières pages dans lesquelles Toni Morrison met en scène la rencontre de Twyla et Roberta, enfants, dans le foyer de l’assistance où elles viennent d’être amenées, jusqu’à leur dernière rencontre, fortuite, à l’âge adulte, dans un restaurant du centre-ville de Newburgh. C’est-à-dire d’interroger en vain la différence de leurs styles de vie, vivre en banlieue ou en ville, avoir ou non un chauffeur, préférer manger du pop-corn plutôt que du pâté de jambon, avoir une mère qui porte un pantalon vert moulant ou une croix ostensible autour du cou, toucher ou non à la drogue, etc., énumérés par Morrison comme autant d’indices trompeurs d’une différence raciale. Certes, parce qu’il existe des Blancs pauvres qui se nourrissent de pop-corn, et des Noirs qui roulent en limousine. Mais surtout parce que ni la blanchité, ni la noirceur, ne sont des styles de vie. La noirceur, plutôt qu’une forme-de-vie est, pour reprendre l’expression de Norman Ajari [3], une forme-de-mort. La blanchité corrélative, exclusivement appréhendable à partir de l’institution coloniale raciste esclavagiste de cette forme-de-mort, à vrai dire identique à cette institution, pour reprendre l’expression de Patrice Yengo [4], est une force-de-mort – c’est-à-dire de destruction non seulement de vies, mais de l’ordre même du vivant auquel se rapporte nécessairement toute vie pour être une vie. De sorte que la lutte du Noir et du Blanc est bien plus qu’une compétition quant aux formes et aux degrés d’une éventuelle intégration à la société libérale dominante. Elle est une lutte à mort.
Le militant abolitionniste africain-américain David Walker parvenait en 1829 dans son Appel aux citoyens de couleur du monde entier à la conclusion que le trait central de la blanchité était de tuer. Encore faut-il préciser ce que signifie en l’occurrence tuer, c’est-à-dire la forme-de-mort à laquelle elle condamne le Noir. C’est elle qui insiste en réalité au centre du récit de Toni Morrison sous la figure de Maggie, l’employée de cuisine du foyer où Twyla et Roberta ont été placées par leurs mères. C’est à son propos que Twyla et Roberta posent la question de la race, c’est-à-dire de la noirceur. Si Twyla n’est pas certaine de la couleur de Maggie, qui du moins « n’était pas noire comme du charbon », peu importe, Maggie, la vieille femme, sourde et muette, aux jambes arquées, raillée, précipitée et frappée à terre, dépouillée de ses vêtements, par les pensionnaires plus âgées du foyer, est autrement et plus certainement noire : atteinte d’une déformation du genou, ou, comme Baby Suggs dans Beloved, d’une blessure à la hanche, percluse et contrainte malgré tout de travailler du matin au soir, soustraite à toute interaction humanisante, entièrement dépersonnifiée, réduite à un corps abject, domesticable et jetable, sans « quelqu’un » dedans, sans « personne à l’intérieur », elle n’existe plus que sous cette forme-de-mort que l’absolue souveraineté des Blancs institue comme existence noire et que les Noirs n’ont cessé d’habiter depuis les premiers temps de la traite. Et si Roberta a bien cru que Maggie était noire, c’est, confesse-t-elle à Twyla in fine, qu’assistant à l’agression de Maggie, flanquée par terre et rouée de coups de pieds par des filles du pensionnat, elle a joui de leur violence et a voulu « terriblement » s’y associer, et qu’en l’occurrence « le vouloir, c’est le faire ». Une volonté perverse de jouir de la brutalisation humiliante, physiquement et psychiquement destructrice, d’un être placé en situation de vulnérabilité, et donc d’y participer, qu’avoue également Twyla. Or, une telle intention de jouir de la destruction d’une existence réputée indigne, ravalée à la piètre dimension d’un corps sans « quelqu’un » à l’intérieur, à seule fin de lui opposer une position d’absolue souveraineté narcissique, pratiquement surhumaine, est précisément ce qui motive la dynamique propre de la blanchité et l’assignation effective d’autrui à la noirceur. A partir de là, la question de savoir comment Roberta et Twyla prennent place dans l’économie de ce que Roberta appelle le « noir-blanc » prend un tout autre sens. La honte qu’elles partagent est bien d’avoir, à l’occasion de l’agression de Maggie, c’est-à-dire sous son effet, participé de cette dynamique, d’avoir actualisé une commune disposition perverse, à la suprématie blanche. Ce qui ne permet toujours pas de savoir laquelle des deux est blanche, laquelle est noire. La question pour ainsi dire s’aggrave seulement du poids de la honte et lui confère un tour nouveau, clairement asymétrique. S’agit-il de la honte d’une femme noire d’avoir trahi les siens, ou d’une femme blanche d’être incapable de trahir les siens ? En tous cas, rapportés à cette disposition, à sa toxicité, à sa puissante nocivité, ni le Blanc ni le Noir ne sauraient être ramenés à de simples constructions contingentes qu’une politique bienveillante et progressiste d’intégration des diversités suffirait à réduire à néant.
[1] publiée par la Revue Multitudes
2025/4 n° 101 - Hiver 2026, Trahir la blanchité
[2] Récitatif , Editions 10/18, 2022.
[3] Norman Ajari, Le manifeste afro-décolonial, Seuil, 2024. La noirceur (blackness) désigne, d’un point de vue afro-pessimiste (Frank B. Wilderson III, Calvin L.Warren), la négativité de l’être noir comme ce vide ontologique contre lequel le Blanc gagne sa propre consistance.
[4] Patrice Yengo, Mundele. Quand, dans le Bassin du Congo, le nom du Blanc dit la violence et la mort, Tumultes, n°48, 2017.
