Huitième épisode

À quoi bon l’utopie en temps de détresse ?

août 2023

« Ils sont chiants, depuis le temps qu’on est là,
on a bien appris à vivre avec eux, pourquoi c’est toujours à nous
de faire des efforts ? C’est bon maintenant, chacun son tour !
Je suis pas là pour les rassurer, s’ils sont trop cons pour ne pas
se rendre compte qu’on est des êtres humains, c’est pas de ma faute.
Eux et nous, des fois, on dirait une greffe d’organe qui prend pas.
 »
Faïza Guène, La Discrétion, Plon, 2020

Politique ? Du point de vue prolétaire la politique c’est comme les services publics, leurs privatisations consistent surtout à en être privés. Dans son ouvrage La Haine de la démocratie Jacques Rancière [1] rappelle que les élites bourgeoises cultivent une haine féroce de la démocratie et ne supportent pas l’idée que le pouvoir appartienne au peuple (une haine partagée par le peuple mais pour des raisons exactement inverses). Tout ce qu’ils ont nous l’ont volé disent les anarchistes depuis 150 ans.

L’art, la littérature et la politique sont réifiés avant d’être confisqués et exposés par la bourgeoisie comme un dessert dont elle peut priver les prolétaires et les esclaves qui ne se tiennent pas sages. Combien sont-ielles à être publié·es, articlé·es, télévisé·es, cinématé·es puis jeté·es des catalogues de Gallimard, Flammarion, Grasset, Le Seuil ou Actes sud quand leurs livres ou leurs images ne rapportent plus assez aux propriétaires de la maison et n’amusent plus les galeries. Une communauté qui maintient depuis plus de 200 ans par la force et la ruse la plus large part de la population dans le bannissement et l’esclavage ne peut pas être émancipatrice. La domination de la bourgeoisie sur le champ culturel entrave toute fondation, musèle la langue et interdit le dialogue qui permettrait à une communauté intégralement émancipée d’ouvrir une brèche dans la tectonique du capital [2].

Quand Faïza Guène écrit, toujours dans La Discrétion, au sujet des manifestations pour Charlie :
« Vient alors le moment de se DÉSOLIDARISER.
Il leur sera demandé très officiellement de descendre dans la rue, mais dans un cortège à part, celui des musulmans d’apparence, pour dire : “Ne vous inquiétez pas, nous ne sommes pas comme eux”.
[…]
Un peuple uni ne se divise pas pour pleurer ses morts.
C’est même à ça qu’on devrait le reconnaître.
 » [3]

On la convoque donc au poste [4] (où elle a ses habitudes !) pour avouer en direct de son mauvais goût littéraire : elle préfère Le Petit Prince à La Métamorphose ! Vêtue de rose, l’auteure à succès semble ne pas se douter une seconde du piège qui lui est tendu. Trop idiote pour comprendre qu’elle va être écrasée dès le lendemain par la morgue de toute la critique littéraire et bourgeoise du pays et qu’elle sera désormais ce petit cafard « rose » dont on se moque… Un épisode de la misère mondaine qui en dit assez sur la domination et le commissariat culturel de notre époque.

Hey I’m dying up here ! par Robert Crumb, 1992.

Reprenons notre lecture de Florent Perrier (lire épisode 1 et 2). L’utopie de More, Saint-Simon et Fourier accompagne la société moderne dans sa rupture avec la tutelle théologique et religieuse qui ordonnait la société féodale. Le concept d’avant-garde artistique théorisée par Saint-Simon dans ses écrits politiques met l’art et les artistes au service du développement industriel et capitaliste de la société. Ainsi l’avant-garde artistique (romantisme, réalisme, naturaliste, impressionniste, etc.) joue au XIXe siècle un rôle positif d’éclaireur pour l’industrie et assure le triomphe de la bourgeoisie. Mais cette avant-garde ne peut plus être conjuguée qu’au négatif au moins depuis la première guerre mondiale (avec Dada, surréalisme, situationnisme, etc.) sous peine de devenir la zélée collaboratrice des régimes fascistes, totalitaires, libéraux ou démocrates (mais toujours capitalistes, guerriers et génocidaires) qui gouvernent le monde.
N’est-ce pas aussi en regard de cette réalité qu’il faudrait entendre la célèbre remarque d’Adorno sur la barbarie du poème après Auschwitz ? L’artiste du XXe siècle est ainsi progressivement, si j’ose dire, mis au ban d’une société dont il était censé être l’éclaireur. Bonjour la schizophrénie !

Si la politique est bien l’art de faire taire la parole du peuple, l’art peut-il être politique, peut-il venger le peuple et devenir le messager de la vérité ? Christian Prigent donne dans son journal publié par la revue en ligne Sitaudis son sentiment sur le mot « peuple », la langue et son rapport à l’écriture :
« Peuple : toujours manquant. Le peuple est ce qui manque (aux deux sens : manquant de tout, manquant à tout). Sauf à fantasmer LE peuple comme essence. C’est-à-dire à l’évincer comme existence (différence, diversité, manque, question). […]
N’est en rien populaire la langue moyenne qu’on dit du peuple — au prétexte que simple, monnayable, pas coupeuse de cheveux intellectuels en quatre, pas obscurcie de fantaisies idiolectales, pas tordue de manies stylistiques bizarres.
Certitude : écrire c’est résister à la misère servile à quoi le parler médiatisé nous réduit. Pari : cette résistance peut rencontrer la langue du peuple. Soit : la multiplicité des langues par quoi passe la diversité du peuple, la diversité des mondes, la diversité des origines et des histoires. Pour que dans le traitement de cette diversité ait quelque chance de passer ce que Rodin appelait une “âme de foule”. Cette “âme”, Rabelais, à chaque page, l’exprime. Shakespeare aussi. Döblin. Faulkner.
[…]
Pas plus que quiconque, je ne suis au peuple (cf “nous ne sommes pas au monde”). Il n’est pas davantage à moi, ni à aucun. Celui qui croit qu’il est à lui, qu’il parle “en son nom”, voire qu’il “l’incarne”, pactise avec l’exploitation, désire dominer.  » [5]

Et toujours dans son journal, Prigent ajoute au sujet de la poésie :
« Ressassons : pour noter l’effet que le monde nous fait, nous n’avons jamais les mots. Pire : les mots communément articulés en discours sont une terre gaste entre le monde et nous : nos expériences intimes s’y perdent. Il faut tenter de franchir cet espace. Entrer dans la forêt où gît l’énigme : inventer des langues qui disent plus justement la vérité des sensations, des amours, des peurs. Chercher le “réel”, en somme — toujours manqué. » [6]

Peuple et réel : ceux qui manquent ! Pulvérisés par l’idéologie dominante, la réalité et le peuple sont les fantômes du monde contemporain. Littéralement anéantis par le néant.

(la suite au prochain épisode…)


Notes

[1Jacques Rancière, La Haine de la démocratie, La Fabrique, 2005.

[2Clin d’œil à la présentation par Emmanuel Loi du livre de Simone Debout sur Sade et Fourier Payer le mal à tempérament publié par Quiero en janvier 2022.

[3Faiza Guène, La Discrétion, Ibidem, p. 212.

[4Faïza Guène était invitée en juin 2023 par Augustin Trapenard dans l’émission littéraire « La grande librairie » pour donner son coup de griffe…

[5Journal du 26 et 27 octobre 2019, écrit en préparation d’un exposé public à Saint-Brieuc où il vit (https://www.sitaudis.fr/Poemes-et-fictions/journal-2019-extraits-3-1615532649.php). Certains de ces textes autour de la notion de peuple ont été repris dans un livre politique sorti en 2020 L’Invention du monde, publié par Amsterdam.

[6Journal décembre 2021 de Christian Prigent sur le site de Sitaudis.